Derrière les poteaux : Dragster #56
Publié le mercredi 9 octobre 2019 à 10:30

De longues rivières humaines convergeaient vers le lac Amédée Domenech ce samedi de fin de journée. Des rivières agitées, aux flots impatients et aux courants inquiets. Le grand Stade Toulousain se présentait en brandissant son titre de champion et affichait la volonté de faire chuter le CAB dans sa tanière imprenable.

Il y avait du monde dans le zébrium, et pas des endormis. Ça gueulait, ça vociférait comme aux plus belles heures, les joueurs devaient sentir que tout le peuple noir et blanc était là, pas derrière eux mais avec eux, prêt à en découdre et s’il le fallait, à recoudre.

S’il y a une chose de sûre cette saison, c’est que pour les matchs à domicile mieux vaut ne pas arriver en retard. Encore une fois, le CAB démarre en trombe comme un beau dragster zébré et fumant, pétaradant de tous ses cylindres, déposant des kilos de gomme sur la belle pelouse hybride. Après une accélération de Julien Blanc, la charnière se jouait de la défense haut-garonnaise et l’intenable demi de mêlée filait à hybride abattue dans l’en-but des visiteurs pour planter la première banderille à cinq points.

Donc pas de tour de chauffe et au warmup, les locaux n’avaient rien laissé paraître, et les toulousains en étaient pour leurs frais. Cinq minutes de jeu, 7 à 0, la tête à Toto. Mais comme si les zèbres avaient mis leur organisme dans le rouge avec ce sprint digne de Usain Bolt, ils accusèrent le coup et eurent toutes les peines du monde pour terminer la première mi-temps sous de bons augures. Il était grand temps de faire un arrêt au stand. C’est que des moteurs comme ça, des cylindrées pareilles, une telle puissance, ça consomme ! Pas bon pour le bilan carbone tout cela. Qu’à cela ne tienne, Simon Gillham n’aura qu’à planter des arbres dans son jardin…

Donc le CAB souffre dans cette parenthèse qui se matérialise entre la 20ème et la 40ème minute. Il faut une grosse défense et pas mal de maladresses des visiteurs pour que le score ne s’aggrave que de quelques menus points et que Holmes chauffe sa semelle. Mais rien de surprenant, c’est quand même Toulouse en face, et même de profil et de dos, et même si les internationaux sont absents et passent leur temps à génocider des tonnes de sushis et à se remplir de riz à s’en faire péter le bide, il y a une belle équipe noire et rouge sur le pré. Notamment en première ligne où ça tient bien la piste. Il faut toute la précision de Thomas Laranjeira pour tenir à distance l’adversaire, même si celui-ci n’est pas très inspiré dans son jeu d’occupation.

Ouf, la corne de brume retentit, les bolides rentrent aux stands, les mécanos s’affairent, on change les pneus, on fait le plein, on nettoie les pare-brises, on vérifie les boulons.

Second départ. Les F1 brivistes partent comme des fusées. L’arbre de transmission prend la forme d’un trio Romanet-Laranjeira-Blanc pour un essai à peine deux minutes après la reprise. Les commissaires de courses n’en reviennent pas. Fallait pas être encore en train de pisser ou de finir sa binouze. Si ça continue, il faudra venir au zébrium avec des couches…

Les bolides corréziens roulent très vite mais éprouvent les pires difficultés à tenir le rythme, et Toulouse prend les choses en main. C’est qu’ils ne veulent pas prendre une (Nelson) piquette. Il va en falloir de Lauda (ce) pour revenir au score. La grosse mécanique toulousaine se met en marche, comme la république, mais comme elle, elle a de sérieux ratés à la finition. Néanmoins, comme dirait le sphinx allongé dans le désert égyptien, les visiteurs sont pleins d’entrain et de motivation, ils confisquent le ballon et assiègent les locaux. Ce sont de nombreuses vagues noires et rouges qui déferlent sur les rochers de la défense corrézienne, mais le fort ne prend pas l’eau et les assaillants sont toujours aussi maladroits et provoquent des sorties de route.

Les zèbres tirent tellement la langue qu’on pense un instant qu’ils font un Haka du plateau de Millevaches. Il s’en faut de peu pour que Maxime Marty marque, mais l’essai est refusé pour avoir mordu sur le bas-côté de la piste. Les visiteurs poussent toujours, ils sont pied au plancher, ils sentent qu’il y a peut-être un coup à faire. Alors la foule des supporters sent le danger, elle se mobilise et pousse très fort son équipe qui frôle l’excès de vitesse. Les supporters scandent des (Jean) allez-y, ici, ici, c’est la Corrèze, (Jean) allez-y, allez allez, allez allez, allez allez le CAB.
Les joueurs sont certainement galvanisés par l’ambiance de feu du stade, il y a de la peur mais aussi de la joie d’être là, au charbon contre le champion de France en titre.

Jusqu’au bout les zèbres s’accrochent, défendent, souffrent. Le compteur reste bloqué avec un écart conséquent. Le jeune Quentin Delord, bien protégé et aidé par des gros très dévoués, libère tout le monde en envoyant le cuir à perpète quand se dresse le drapeau à damier. Les supporters peuvent fanfaronner et faire les kékés (Rosberg).

C’est un 21ème match sans défaite pour le CAB, et c’est beau, et c’est une performance de choix parce que les trois derniers à avoir visité le circuit Amédée Domenech n’étaient pas des pimpins de trois semaines.

Bien sûr, il faut minorer quelque peu ces performances. Les grosses écuries sont amoindries, leurs meilleurs éléments sont au Japon, parce que le rugby est le seul sport collectif du monde où certains pays comme la France continuent de jouer leur championnat pendant une coupe du monde. Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Anne et Marc disait un pote de Shakespeare, un célèbre demi d’ouverture anglais. Cette situation est ubuesque, elle tronque la compétition, malmène les organismes, elle n’a pas lieu d’être. Il serait souhaitable que certains cerveaux cessent de ne penser qu’au fric et se mettent à fonctionner normalement.

Maintenant le CAB est 9ème au classement, c’est un début. Des déplacements périlleux s’annoncent, il faudrait envoyer la grosse cavalerie dans les contrées adverses pour glaner quelques piécettes monseigneur. En effet, profitons que ces équipes soient entamées, privées de quelques talents pour faire des coups et se prémunir d’un faux pas toujours possible à la maison.

Le groupe apparaît soudé et sérieux, le coach et son staff sont respectés, quelque chose a changé. Les coachs sont des patrons, pas des copains, et ce message a l’air d’être reçu cinq sur cinq. Les entraînements ont une autre allure depuis deux saisons, cela se ressent forcément sur le terrain.

La route est encore longue, mais le terminus pourrait s’avérer magnifique. Comme le disait un grand philosophe corrézien : c’est loin mais c’est beau.

 

Sébastien Vidal, Chroniqueur
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