Derrière les poteaux : Le temps plus long #62
Publié le lundi 6 avril 2020 à 12:00

On aurait pu croire être en immersion dans le scénario d'un film catastrophe, tout droit sorti des studios d'Hollywood. Mais non, c'est bien vrai, dans la vie réelle. Un satané virus fait souffrir le monde entier et l'a mis sur pause. Le temps est long mais cela permet de se concentrer sur autre chose.

Baptiste jette un regard morne vers le ciel qui recouvre toute la surface étendue au-dessus de sa tête. Il soupire, un soupir de grande lassitude, un souffle épuisé qui va se perdre dans le vide à ses pieds. Il tire une taffe de sa cigarette et cela lui fait penser qu’il va devoir sortir pour faire le plein ; tout à l’heure, quand il l’a extraite du paquet, il a remarqué qu’il n’en restait que quatre qui se serraient les unes contre les autres, comme des sardines. Cette pensée le raccroche à Patrick Sébastien et par association d’idées il finit par songer au CAB.

Depuis le début du confinement, l’ambiance du stadium lui manque. Bon sang, ils n’ont même pas pu finir le tournoi des six nations ! Ce Covid, affublé du dossard 19, comme s’il venait de la Corrèze, en a déjà fait des dégâts. Les annulations de rencontres sportives sont de la gnognote, à côté, il y a tous ces morts et les suivants déjà en attente dans la file morbide.

Baptiste tourne en rond dans son appartement. Dans son quartier, il n’a jamais vu autant de monde au balcon. Faut croire que tout le monde s’emmerde. Il est serveur dans un restaurant de Brive, alors il est au repos forcé. Sa chérie, Marjorie, est aide-soignante dans un Ehpad, elle fait des heures à n’en plus finir parce que des collègues sont tombées malades. Alors c’est lui qui s’occupe du petit Noé, et ça lui fait bizarre, il n’a pas l’habitude. Pour l’instant il fait sa sieste et ces moments de calme sont une bouée d’oxygène pour Baptiste. Il n’aurait jamais cru qu’un enfant en bas âge demande autant d’attention et d’énergie. Quand cette histoire sera finie, il ira faire un cadeau à la nounou et il a déjà pris la décision de s’impliquer plus avec Noé. Il se demande comment Marjorie a fait pour tenir en plus de son job. Marjorie, sa compagne dévouée. Elle se donne sans compter pour les résidents de l’Ehpad. Si jamais un des voisins ose accrocher un mot à la porte pour lui demander de déménager comme il a vu sur internet que c’était arrivé ailleurs, il le trouvera ce salaud, ou cette salope, et il leur pètera la gueule. Sans s’en apercevoir, sa main s’est crispée sur la rampe.

Il exhale un nuage de fumée en plissant un peu les yeux, et la fumée prend la forme fugace d’un ballon de rugby. Qu’est-ce que ça lui manque l’atmosphère du stade. Les tambours, les cris, ces élans du cœur quand un joueur perce et qu’il se met à croire à l’essai, ses tripes qui se resserrent quand il voit un défenseur se rapprocher dangereusement du briviste qui file vers l’en-but. Les accolades, les rires, les irréductibles qui accusent l’arbitre, même quand tout va bien. Il repense aux mi-temps, ces intermèdes abreuvés de bière fraîche, la cohue, les épaules qui se touchent, les gobelets alignés sur le comptoir, les supporters de l’équipe adverse qui trinquent avec les locaux, ce parfum de fête.

Baptiste se demande ce que font les joueurs, comment ils gèrent ce laps de temps entre parenthèse. Il sourit en pensant que certains vont revenir avec des kilos en plus. Le club est en sommeil, il ne se passe plus rien, seul le jardinier foule le pré. C’est maintenant qu’il prend conscience de la fragilité du monde dans lequel l’humanité vit. Une sorte de flux tendu, une grosse machine folle qui ne tolère pas les arrêts, qui a besoin de se repaître toujours, qui meurt si elle cesse de s’agiter, produire et consommer. Il se demande si cela est tenable et si ce mode vie n’est pas mortifère. Il n’est pas économiste mais il sent bien que ce n’est pas naturel de vivre de la sorte. Auparavant, il n’avait jamais vraiment réfléchi à tout cela. Maintenant il a du temps, et presque malgré lui son cerveau mouline, explore des recoins qui jusque là étaient restés dans l’ombre. Il considère sa vie d’une manière plus approfondie, se prend à émettre des avis sur le sens de tout cela et il est étonné d’y trouver du plaisir. Grâce au confinement, à force de zapper, il a découvert que la chaine Franco-Allemande ARTE propose de superbes émissions et des films de qualité, c’est autre chose que la bouillie de BFMTV.

Un type passe au bas du bâtiment, il court. Equipé d’écouteurs il allonge la foulée et passe entre les voitures stationnées sur le parking. Baptiste espère pour lui qu’il a son attestation sur l’honneur, parce que les flics veillent dans le coin. Un peu plus loin une dame promène son chien, le mariage détonant d’un ragondin et d’un lévrier afghan qui aurait frisé sous la pluie. L’animal renifle un carré d’herbe festonné de pissenlits tellement jaunes qu’ils accentuent la lumière. Le clebs tourne sur lui-même comme s’il se sentait suivi. Il finit par adopter une position statique grotesque, la queue horizontale et tremblante et évacue une crotte fumante en posant un regard implorant sur sa maîtresse. Puis il est pris de quelques soubresauts et flaire sa petite production odorante. Il semble satisfait et repart en remuant la queue et en tirant la langue qui pend sur le côté.

Baptiste a revêtu en se levant un maillot du CAB, une façon de vivre le rugby au quotidien. Parfois, quand il en a assez de lire, de s’abrutir devant la télé ou de surfer sur les réseaux sociaux très anxiogènes, il saisit le ballon ovale dédicacé par plusieurs joueurs et se remémore le moment où ils ont signé. Tout en faisant sauter l’ogive dans sa main il sourit en revoyant Arnaud Mela, Alain Penaud, Koya et Peyo Capdevielle griffonner sur le cuir. Il se demande comment le championnat va sortir de cette crise sanitaire. La ligue semble se diriger vers une fin de saison prématurée mais personne ne sait encore s’il y aura des phases finales et même une finale. Les clubs vont manquer d’argent, le trou provoqué par les annulations des matchs a créé un manque à gagner en billetterie. Mais les joueurs ont signé des contrats avec des salaires fixes alors ça va coincer. Surtout qu’il n’y aura pas non plus les droits télé. Baptiste se demande comment cela va se régler. Il ne se fait pas d’illusions sur son abonnement, il ne pense pas que le club le remboursera, peut-être qu’il fera une réduction sur le prochain pour la saison suivante ? Il a la vague idée que comme toujours c’est à eux qu’on va demander de faire un effort.

Il écrase son mégot sur la rambarde du balcon étriqué et allume une autre clope. Il passe la tête à l’intérieur du salon pour écouter et voir si le petit Noé est réveillé. Calme plat. Retour à l’auscultation de la vie dehors. Les oiseaux piaffent, se poursuivent, passent de branches en branches, bientôt ils vont nidifier. La vie animale ignore le confinement, c’est étonnant de constater à quel point rien n’a changé pour elle. Il n’y a quasiment pas de circulation, il se dit que la planète aura au moins gagné ça, moins de pollution. L’extérieur l’attire, ce soleil, ces espaces remplis d’air frais, l’herbe soyeuse, les fleurs. Cinquante mètres carrés c’est pas grand-chose finalement, quand on doit y vivre tout son temps. On a vite fait de tourner en rond. Avec le voisin du dessus qui traîne des pieds, celui d’à côté qui chante comme Christophe Maé, parfois il a des envies de meurtre. Alors il prend son ballon ovale, jongle un peu, le fait rebondir contre la vitre de la fenêtre et ça le calme. Il se demande quand-même comment ils ont fait, les chinois, entassés dans des clapiers, claquemurés. Sans doute sont-ils très disciplinés. Mais quand-même, ils ont dû en baver des nems par kilomètres.

Tiens, le facteur qui passe. Ou plutôt la factrice. En ce moment ça change tout le temps. Elle entre dans le hall et il peut entendre le bruit des clapets qui retombent quand elle passe le courrier dans les fentes des boîtes aux lettres. Il se demande s’il a reçu le programme télé. Tout à l’heure il ira voir, ça lui fera une sortie, une aventure en pantoufles. La factrice s’installe au volant et se passe du gel hydroalcoolique sur les mains. Tandis qu’elle frotte ses doigts elle observe la cité autour. Leurs regards se croisent, elle amorce un sourire et il répond par un signe de la tête. La voiture jaune redémarre et s’arrête quinze mètres plus loin devant l’autre entrée. Même cinéma.

Baptiste porte ses yeux vers l’Est, là-bas, au-delà de la boule ouvragée du centre-ville, se trouve le stadium Amédée Domenech. S’il avait habité deux étages plus haut il aurait pu apercevoir les grands projecteurs qui s’allument lorsque la nuit s’avance et qui ceignent le terrain. Peut-être même qu’il pourrait voir le drapeau du CAB qui flotte sur le dos de la tribune Europe. Il lui suffirait alors de fermer les yeux et il entendrait le speaker, la clameur de la foule, les tambours et la banda. Et soudain, dans un creux de silence, le sifflet long du coup d’envoi.

 

Sébastien Vidal, Chroniqueur
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