Derrière les poteaux : l’ascenseur #53
Publié le mercredi 5 juin 2019 à 06:00

Tout jouer sur un match pour atteindre le nirvana. Comme il y a six ans, Brive ne sera resté qu'une saison en Pro D2 avant de retrouver le Top 14. D'autres grandes batailles s'annoncent dans un avenir proche mais d'abord, que la fête se poursuive.

Ce n’est pas un dimanche comme les autres. C’est un dimanche lourd de soleil, où même les ruelles plongées dans l’ombre ne parviennent pas à éradiquer la chaleur. Dans la ville, c’est le silence. Quelques oiseaux qui n’ont que faire du ballon ovale tournent en rond sur les toits et les gouttières, piaillant et voletant sans se soucier de l’évènement qui se déroule non loin. Il y a simplement la rumeur d’une foule compacte qui résonne, des notes qui leur parviennent un peu essoufflées.

La ville déserte murmure malgré tout, un murmure qui rappelle un corps qui retient sa respiration. Pas un souffle d’air ne vient soulager les esprits, une lumière trop forte vient cuire tous les regards inquiets qui sont braqués sur les écrans de télévision, dans les maisons, dans les appartements, dans les bars, dans les restaurants. Ceux qui roulent écoutent la radio.

Il y a des milliers d’yeux rougis par l’angoisse, un peu « houblonnés », meurtris par un drame à peine vieux d’une semaine. Les capsules sautent, les cacahuètes sont victimes d’un génocide. On transpire à grosses gouttes alors que les corps sont immobiles. Mais dans le zébrium Amédée Domenech, la foule, serrée comme des sardines, massée autour du terrain, fait comme une ceinture humaine à la pelouse. Une ceinture de clameurs, d’exclamations, de piétinements, se soupirs. Dans les vapeurs de bière on cuit à l’étouffée. Le stade s’est fait fournaise. Il me revient les paroles d’une chanson sublime d’Alain Bashung, J’passe pour une caravane. À un moment il dit « de l’étuve au blizzard des coups de lattes, un baiser, des coups de lattes, un baiser ».

Ce match, à l’image de la saison, c’est exactement ça. Du chaud, du bouillant, de la douche froide. Un coup de boule, une caresse, une grosse baffe, un baiser. Un uppercut au foie, un massage voluptueux. Avec toutes ces séquences de chaud et de froid, les supporters risquent le rhume ou l’angine ; pour la fièvre, c’est déjà le cas depuis sept jours. Depuis la défaite improbable en finale. Parce qu’il y a des légendes à entretenir, parce qu’il faut que le CAB continue à ne jamais être champion de France. Sur le toit de l’Europe par un glorieux jour d’hiver, mais pas champion de France. Comme John Mc Enroe n’aura jamais gagné Roland-Garros, comme Ivan Lendl n’aura jamais vaincu à Wimbledon, comme Bjorn Borg n’aura pas glané le titre à l’US Open, comme l’ASM n’a jamais soulevé la grande coupe d’Europe. Il y a des traditions dures pour le cœur et l’âme.

Le soleil fond sur les têtes et les épaules, on dégouline, on se dessèche, on crève de trouille. Alors on fait un barouf du diable, un boucan d’enfer (après Bashung voilà Renaud). Les tambours du Bronx n’ont qu’à bien se tenir, les supporters sont là. Ils sont rentrés la tête basse, percluse de douleurs, terrassée de se repasser les images de ces bayonnais levant les bras, sautant, dansant, pleurant mais de joie, touchant le ciel avec le cœur. Alors ces brivistes, mais pas que, ces gens venus de partout, de Haute-Vienne, de Creuse, du Cantal (spéciale dédicace à « Papy » Bernard Fabre et Irène, des fidèles parmi les fidèles). Ils sont aussi arrivés du sud, par les routes qui serpentent, qui contournent, des villes de Figeac, de Cahors, même de Périgueux ou Sarlat. Une région plus vaste que le département en pince pour ce club de galériens, qui trime, qui fait les bordures, qui laboure inlassablement les terrains avec la bagarre dans les yeux et la flamme dans le corps.

Plus le score se serrait, plus les physiques défaillaient. Il y avait le feu sur le pré et la tribune Pebeyre se consumait sous les ardentes flèches décochées par l’orbe accroché si haut à la voute de l’univers. Pourtant, « je connais un endroit où il n’y a rien au-dessus », disait Francis Cabrel. Décidément, le public allait avoir droit à un final terrible et éprouvant pour les nerfs. Mais à la surprise générale, Hitchcock lâchait l’affaire à la 75ème, les supporters pouvaient se détendre, souffler, savourer.

Les rues désertes encore peu de temps avant commencent à se gorger d’individus excités, les sourires se répandent, tout est bien qui finit bien. Comme en 2013, le CAB remonte dès la première saison, il prend l’ascenseur encore chaud.

Mais la joie ne doit pas faire oublier ce qui nous attend. Toute la saison nous avons souvent souffert en touche, en mêlée, malgré Bamba, malgré la qualité du groupe. Tous ces coups de pieds de dégagement loupés, ces quantités de touches pas trouvées, si cela a fini par passer en Pro D2 ce sera fatal en Top 14. Ces erreurs-là se payent cash en élite et souvenons-nous que le club n’est pas fortuné. Il y a beaucoup de travail à réaliser, autant mental que technique. Il y a le dossier recrutement en suspens, décisif, stratégique. Si le club ne veut pas vivre une saison en enfer (Bruce Willis lui, avait eu de la chance, il n’avait passé qu’une journée dans cet endroit), il devra gommer ces défauts qui ont souvent éreinté les joueurs et l’équipe. Le chaud et le froid, toujours.

En attendant la reprise, Michel Audiard et Bernard Blier dispersent et ventilent la pelouse façon puzzle, il lui montrent « qui c’est Raoul ». Certains sont repartis avec un morceau de vert, un fragment d’histoire à chérir au fond du jardin, à côté de la cabane (Francis Cabrel, encore). L’herbe est parait-il souvent plus verte ailleurs, la saison prochaine cela m’étonnerait, parce qu’elle sera d’une autre matière, d’un ADN qui ne jaunit jamais.

Une page se tourne, sur le papier ourlé de grandes émotions, c’est le récit d’une saison compliquée qui s’achève en apothéose. Le club a débuté une modernisation indispensable, il se structure pour se montrer digne du très haut niveau, de ses partenaires indéfectibles et de ses supporters infatigables. L’aventure va certainement être belle, mais elle va être pénible, éreintante, stressante et parfois frustrante. Il faudra tenir bon, serrer les dents et parfois les fesses, frapper le sol des pieds, taper des mains, chanter, hurler, s’époumoner.

On dit que les grands clubs ne meurent jamais, ils sont des phénix indécrottables. À l’image du club historique d’Albi qui repart en Fédérale 1 après s’être bien fait voler en demi-finale d’accession.

À Brive, on aura toujours un œil tourné sur cet endroit jaune et noir, où sévit une légende, Arnaud Méla.

 

Sébastien Vidal, Chroniqueur
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