Derrière les poteaux : Vincent, François, Paul, Teddy et les autres #9
Publié le jeudi 13 octobre 2016 à 04:00

Avec une âme d'artiste et une plume d'or, les mots et les sentiments passent mieux et permettent souvent d'expliquer les maux les plus difficile à expliquer par la parole. Notre romancier noir et blanc a pris sa plus belle plume pour décrire l'actualité chaude de ce début de semaine et ce que ressent le supporter. Un peu d'amertume mais finalement de l'amour pour son club. Encore et toujours.

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Le supporter c’est bien connu a le cœur fragile, non pas qu’il soit sujet à des pathologies cardiaques mais plutôt qu’il est du genre sensible. Un supporter ça vibre par le truchement de joueurs qui flambent sur le pré, un supporter ça s’attache, ça ressent l’humain et ça se prend d’amitié et de sentiments compliqués à démêler. Si ça se trouve, un supporter, c’est un brin possessif.

Ah, qu’il est étrange ce début d’automne, alors que les feuilles se colorent et le thermomètre se crispe, il en faut peu pour plonger le supporter dans la mélancolie. C’est fragile un supporter. Ça donne assez vite sa confiance un supporter, pour peu que le gars en crampons se donne sans compter et mouille son maillot dans l’adversité, pour peu qu’il assaisonne sa présence sur le terrain de coups d’éclats et d’une envie qui déborde, il tape dans le cœur du supporter. Si en plus il a du panache et une bonne bouille alors il devient la coqueluche. Et là le supporter il tombe amoureux, il se dit que ça y est, on le tient ce numéro 9, ce demi de mêlée sans démêlés avec le public, il tombe en amour comme dirait le québécois, pour ce trublion zigzaguant et virevoltant, ce danger permanent pour les défenses, cet imprévisible électron, poison instable comme la nitroglycérine. En plus il fond le supporter, quand, attablé en terrasse dans la ville qui bruisse et ronronne, il tient dans ses mains le journal La Montagne dans lequel il lit les déclarations du petit 9 qui assure qu’il se plait ici, qu’on mange bien, qu’on est peinard et que le groupe est un groupe de potes. Alors il se prend à rêver le supporter : Putain ! un futur très bon qui n’est pas du coin et qui se plait chez nous, ça ne court pas les stades.

Et c’est merveilleux, le CAB offre un début de saison comme on en n'avait pas vu depuis …pfuuit, je ne me souviens même pas ! Et puis les cœurs légers se prennent une première bourrade, Lucas Pointud nous quittera à la fin de saison, direction Toulouse. Déception, celui-là c’était une grosse satisfaction et une belle découverte. Du solide, du rugueux, qui disperse en mêlée, qui ventile, qui éparpille façon puzzle. Mais les belles prestations continuent et après 5 matchs à l’extérieur le CAB est quand-même 6ème accroché au cul de Toulouse. La vie est belle. Et BIM ! le séisme, Teddy Iribaren, le chouchou, notre modèle réduit qui se faufile entre les colosses va filer à l’anglaise au Racing 92 à l’heure où nous aurons un nouveau président de la République.

Là le supporter il éprouve le besoin de s’asseoir, il est sonné, le souffle court, la tête qui tourne, c’est un peu comme s’il s’était pris Sisa Koyamaibole sur le coin de la gueule au détour d’un ruck. Alors le supporter il tente de se rassurer, il se dit qu’il est train de dormir et que c’est un vilain cauchemar, que quand il se réveillera tout sera comme avant, avec Lucas et Teddy dans l’équipage, prêts pour un abordage du Top 14. Et puis le supporter voit bien qu’il est réveillé, il sent bien que la situation lui échappe. Elle lui échappe parce que Lucas et Teddy ils se sont promis à d’autres, parce que le matelas de billets est plus épais à Toulouse et au Racing, parce que la carrière d’un joueur est si brève et l’après rugby si incertain. Parce que plein de raisons, dont quelques-unes que l’on ignore et qui peuvent être quand-même, au bout du compte, de bonnes raisons.

Mais le supporter il se sent trahi, parce qu’il a tout donné, il n’a pas triché, il avait offert son cœur et là, à la terrasse de ce café soudain si lugubre, il se sent humilié. Humilié par ce monde qui balaye l’humain à grands coups de chèques décorés de nombreux zéros, il est frustré le supporter, frustré de ne pas pouvoir lutter à armes égales, en colère de découvrir des joueurs prometteurs, de prendre le risque de les embaucher et puis de se les faire « voler » quand la preuve est faite de leur talent. Alors comme il est humain le supporter, il se laisse aller, il dit des choses qu’il ne pense pas, mais ça lui fait du bien, ça le soulage. Cette rancœur, cette amertume au fond de la gorge, le flot de colère les emporte, mais au final, quand l’avalanche d’émotions est passée, que reste-t-il ? Il reste la gueule de bois, comme quand vous vous retrouvez seul devant les carreaux sales de la cuisine, en tenant le mot que vous a laissé l’être cher avant de partir vers d’autres horizons, pour toujours.

Alors vient le temps de la compréhension. Le supporter, après le coup de sang, il cherche à savoir. Il veut dépatouiller cette histoire de fou. Piger comment un autre club peut venir impunément faire les poches de SON club, l’argent suffit-il donc à construire une équipe ?

L’argent ne suffit pas, mais il est indispensable pour y parvenir. Les départs de Lucas et Teddy ne sont que les symptômes de ce mal, le manque de flouze.

Il cogite dans sa tête le supporter, il entre en introspection, presque en méditation. Finalement, même si c’est dur à accepter, il parvient à comprendre ces joueurs qui s’en vont. Il fait un gros effort pour se mettre à leur place. Il s’imagine à 25 ou 30 ans, avec au mieux un diplôme universitaire que tant de monde détient, avec soudain l’opportunité d’un gros voir très gros salaire pendant trois ans. Gagner en un mois l’équivalent d’une année entière du salaire moyen en France ça fait réfléchir, ça met le doute et ça fait gamberger. Trois ans de ce traitement là, ça vous met à l’abri du besoin pour quasiment toujours. Si tu ne flambes pas comme un footeux, si tu vis confortablement mais sans claquer et clinquer, tu t’en sors les doigts dans le nez (et pas dans les yeux, c’est interdit). Alors même si le Racing ce n’est pas ta tasse de thé, que tu n’es pas assuré de jouer et d’être titulaire, que la grande ville c’est pas ton truc, tu te dis que trois ans c’est vite passé, et qu’après, quand tu auras assuré ton avenir financier tu pourras écouter ton cœur … Ah que c’est dur de choisir. En face il y a les copains, le groupe, des mecs vraiment bien. Et cette ville, à taille humaine, dans les rues de laquelle tu peux te balader sans être assailli toutes les cinq minutes. Et puis la bouffe, plutôt bien, très bien même. Et la qualité de vie, là c’est clair, les gros clubs ne peuvent pas lutter avec la qualité de vie. Et puis le jeu, beaucoup de temps de jeu, c’est vraiment le pied de jouer souvent.

Mais il y a aussi cette angoisse permanente, même si elle est masquée par la vie et sa trépidante vibration, la grande question, l’après rugby … Parce que le Teddy, il en voit partir à la retraite tous les ans, et la peur se fait plus prégnante à ce moment-là. Alors le supporter il se dit que lui aussi il aimerait se mettre à l’abri, pour de bon, ne plus avoir peur de l’après et du lendemain, la sécurité financière dans le monde d’aujourd’hui, c’est quelque chose. Alors soudain, le supporter, il est moins en colère, il est un peu entré dans la peau de Teddy, et franchement, à sa place, il ne sait pas ce qu’il aurait décidé, parce qu’il n’est pas Teddy, il n’a pas son âge, il ne connaît pas ses craintes et ses peurs, il n’a pas idée de ses espoirs et ses envies, il ne peut même pas envisager ses erreurs, en fait il est si loin de Teddy malgré ses efforts pour s’en rapprocher. En vrai, il ne sait même pas ce qu’on lui a promis à Teddy, ce que son agent lui a dit. Quels sont ses rêves, ses attentes, à quel point il est influençable. Alors, de guerre lasse, il finit par se dire que Teddy, il est encore là pour toute la saison, qu’il faut jouir de ça, du moment présent, se délecter de chaque seconde, chaque minute, et que finalement, personne n’est indispensable. Il y a d’autres joueurs qui arriveront, comme ils arrivent tous, et qui partiront, comme ils finissent tous par partir. Et ne reste au bout du compte, sous les nuages qui filent sous le vent d’altitude, que le club, le stadium, et les supporters. Et tout autour, planent les souvenirs et les visages. Avec le recul le supporter y repense, il sourit un peu et puis se dit que finalement, ce n’était pas si grave.

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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