Derrière les poteaux : Marcel #8
Publié le mercredi 5 octobre 2016 à 04:00

Tout le monde est de sortie en ce samedi soir. Il est vrai que Brive reçoit le Racing 92, champion de France en titre tout de même. Match de gala que les brivistes doivent gagner et pour cela, ils peuvent compter sur l'appui de leurs supporters, ceux présents au stade comme notre romancier ou devant sa TV comme Marcel, le nouvel ami de Sébastien ! Qu'importe l'endroit, il faut pousser derrière Brive !

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La météo capricieuse n’a pas vraiment effrayé les supporters. Ils sont là, massés dans l’antre des zèbres, 10 526 exactement. Encore une des meilleures affluences du week-end dans le Top 14. Mieux qu’à Bayonne, mieux qu’à Toulouse, mieux qu’à Pau. Si nos coujoux sont intraitables à la maison c’est aussi pour cette raison, même si le public corrézien est réputé difficile, il joue son rôle de seizième homme.

Nous voilà donc assis dans notre tribune, cap au Sud ! Tous sont là, les habitués, les copains, nous sommes contents de nous retrouver. La tension est palpable car le virage promet d’être compliqué à négocier. Le champion de France en titre vient en terre gaillarde, il a été défait à Castres le week-end précédent et il est énervé. La cohorte de grands noms et d’internationaux est du voyage, et la liste des joueurs, sur le papier, elle envoie du grain. Plus ça va, plus ce Racing 92 ressemble au Toulon des grandes années, une tripotée de stars, une palanquée de champions. Nous savons tous que la victoire n’est pas négociable, car la semaine prochaine il faudra débarquer en Gironde, et même si Chaban-Delmas et l’UBB ne nous conviennent pas vraiment. Et ensuite ce sera la réception à grand risque de nos meilleurs ennemis, les jaunards. Donc il faut gagner, nous devons vaincre pour rester dans le confort de la première moitié de tableau.

Je tourne la tête sur ma droite et je ne vois pas le papy grognon de la dernière fois. Sans doute a-t-il préféré le confort calme de son salon à la frénésie de la tribune Sud. J’ignore pourquoi, mais j’ai envie de l’appeler Marcel. Ça sonne bien Marcel, c’est un prénom de son âge, et puis ça fait penser aux fameux maillots de corps qui confèrent cette allure unique à ceux qui les portent …

Les deux équipes foulent le pré, mais nous serons encore une fois privés de Dan Carter, décidément c’est pas de chance. Comme des chiens enragés nos gaillards sautent à la gorge des franciliens. Ils ne leur laissent pas le temps de prendre la température, la troisième ligne ferraille déjà et se déchaine sur les plaquages et les rucks. Le premier temps de jeu installe les corréziens chez l’adversaire et sur un beau mouvement Nicolas Bézy claque un drop dont il conserve jalousement le secret. 5 minutes et déjà trois points dans la musette.

Dans son salon, Marcel grince. « Un coup de chance ! » qu’il dit, incapable de se réjouir de la réussite des brivistes. Marcel il est comme ça, ingrat et mal embouché. De toute façon il ne l’aime pas Bézy, alors il ne va surement pas applaudir. Alors il lève sa bière Kronenbourg à la santé de la télé et avale une goulée. Puis il se cale dans son fauteuil. Son fauteuil en cuir, où seules ses fesses avachies ont le droit de se poser, son fauteuil, un territoire interdit à sa femme, Jeanine. Ah, il l’aime son fauteuil Marcel. En cuir, fissuré par les années, craquelé par l’air d’une maison trop chauffée, élimé par des décennies de pratique, affaissé en son milieu par un postérieur qui n’a cessé de grossir au fil des saisons. Ce fauteuil il n’en peut plus, il est au bout du rouleau, mais Marcel, il ne peut se résoudre à le remplacer, il y a passé tant d’heures grises et insipides, à râler, critiquer le monde entier, rouspéter contre la terre entière, et lâcher des caisses immondes aussi. Ce fauteuil au fond, c’est son seul véritable ami. C’est sa madeleine de prout.

Puis les ciel et blanc accélèrent, un joueur réalise une passe en pivot près de la ligne de touche et toute la tribune Pébeyre gronde en dénonçant un en-avant. A l’issu d’un deux contre un parfait l’argentin Juan Imhoff inscrit l’essai avec vista, sans doute que les couleurs de son maillot lui rappellent celles de son pays. De notre place nous sommes incertains, la grande tribune hurle au scandale, elle a vu un en-avant, mais nous sommes bien mal placés pour juger et l’arbitre s’en remet à une interminable séquence vidéo. Finalement l’essai est validé, bronca dans le stade. Il n’en fallait pas plus pour faire ressurgir les suspicions de partialité de l’homme au sifflet.

Dans son salon Marcel éructe, « voilà ! quelle bande de guignols, prendre un essai comme ça au bout de dix minutes, hé ben, on va prendre cher, on va dérouiller ». Il est comme ça Marcel, il est plus enclin à critiquer et catastropher qu’encourager. Même au stade c’est plus fort que lui, il ne peut pas soutenir ses joueurs, les sons restent coincés dans sa gorge, et puis il a ce nœud au bide, tout le temps, comme une contrariété qui ne disparaît pas. Marcel avale une autre gorgée et laisse échapper un rot bref. Puis il plonge son index dans sa narine et en extrait avec adresse une crotte gluante d’un verte pâle tirant sur le jaune. Il attrape sa canette et reboit une gorgée, la crotte se colle au verre, juste au-dessus de l’étiquette.

Dans le zébrium c’est la belle ambiance, le public, bien lancé par les associations de supporters soutien ses champions et fait la fête à Koyamaibole en scandant des salves de « Sisa ! ». Le fidjien, touché, lève les bras et effleure son cœur. C’est qu’il ne se ménage pas notre tracteur des îles, il avance sur chaque impact et fait passer une bien mauvaise soirée à l’ancien All Black Chris Masoe. Le CAB recolle presque au score grâce à une pénalité de Gaétan Germain. Puis un éclair, un bel enchainement avec Cabannes et un Galala de gala file à l’essai. Le stade en entier apprécie. Mais inquiétude, l’arbitre réclame la vidéo, encore. Essai refusé pour cause d’en-avant.

Dans son salon Marcel est furieux, « regarde-moi ces peintres, pas foutus de faire une action sans commettre un en-avant, putain, au prix qu’on les paye, c’est une honte ! ».

A la trentième minute, sur une mêlée furieuse qui emporte le pack azur et blanc, comme un 4X4, notre Sisa s’empare du ballon et brise la défense pour aplatir dans l’en-but. Cet homme est une force de la nature, il est impossible à contenir. Le stade explose de joie, les zèbres ne lâchent rien et montrent à leur adversaire qui est le patron. Déjà les « Ici, ici, c’est la Corrèze » fleurissent, les supporters sont en voix ce soir.

Marcel fait un geste négligé de la main, comme pour dire « ouais bof », puis il s’enfile une autre gorgée et dit « On l’a déjà vu cent fois ça, ils ne savent faire que ça ces charlots, des mêlées, des groupés, des mauls ». En saisissant sa canette presque vide la crotte de nez s’est accrochée au bout de son doigt. Quand Marcel repose sa boisson en la tenant par le goulot l’amas gluant s’installe sur celui-ci. Marcel est frustré, mais il ignore pourquoi et ça l’agace encore plus. Il a l’impression qu’il a toujours été dans cet état. A l’école il en voulait à ses profs, à l’armée il pensait que ses chefs étaient tous des cons, et ensuite au boulot, quand il avait passé trente-huit années à monter des machines sur une chaîne, il avait pris ses patrons pour des incompétents notoires. Il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il avait ouvert les yeux content.

Sur le terrain le combat fait fureur, les zèbres ne lâchent rien et prennent le dessus, physiquement et au score. La mi-temps résonne dans le stade, 16 à 7 pour les locaux, ça sent bon et ce n’est pas volé.

Marcel vide sa canette et la crotte reste collée sur sa lèvre supérieure. Il rote bruyamment et se lève pour aller se soulager. Dans le couloir il croise Jeanine qui remonte de la buanderie. Dans la semi-obscurité leurs corps se frôlent, ils échangent un baiser furtif, c’est toute la tendresse dont est capable Marcel. Jeanine pénètre dans la cuisine, la crotte est maintenant sur sa lèvre, du côté droit, comme un grain de beauté ignoble.

Les champions reviennent sous les hourras, les quarante prochaines minutes vont être tendues. Les joueurs brivistes sont un peu moins agressifs, moins tranchants, et ils commettent des fautes qui donnent des cartouches à l’adversaire. Le Racing n’est plus qu’à trois petits points des coujoux.

Marcel tempête, il insulte les joueurs, il frappe son accoudoir du poing, il colère. Pour ensevelir son amertume il avale une longue gorgée de sa seconde bière. Il laisse échapper par un coin de sa bouche une remontée acide.

Le match se tend considérablement, un instant, en tribune, nous voyons passer le spectre de la défaite, nous sommes à la merci d’un coup d’éclat, un exploit individuel, car du talent en face, il y en a à revendre. Mais nos avants sont valeureux, ils ne lâchent rien, et le Racing commet des fautes. Le canonnier Germain enfile les points les comme les perles du Pacifique, et des perles de cet endroit, nous en avons justement sous nos couleurs noires et blanches.

Le match agonise, l’adversaire aussi, il a compris, il sait qu’il ne lèvera pas les bras ici, en terre de Corrèze. Le CAB est hors de portée, neuf points d’écart, la victoire est fidèle à Amédée Domenech. Le souffle d’un paquebot retentit, c’est fini, les franciliens rentrent bredouilles. Cette sirène lugubre, c’est comme une équipe qu’on Nanterre.

Marcel est avachi sur son meilleur ami, le menton bas et les yeux ternes, il cherche ses émotions. Il est vide, vide de tout, il n’a plus rien. Il ne lui reste que cette sensation désagréable, et pourtant son équipe a gagné. Mais ça ne suffit pas à le remplir. Il émet un grognement et se lève en abandonnant ses deux canettes sur la table basse. Dans l’ombre, Jeanine l’attend appuyée au chambranle de la porte du salon, enroulée dans sa robe de chambre. Un autre baiser fugace et Marcel va se coucher sans un mot. Maintenant c’est lui qui a la crotte …

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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