Derrière les poteaux : la forteresse (2e partie) #11
Publié le mercredi 2 novembre 2016 à 05:00

Tout était réuni pour une grande fête. Le soleil était sorti et Amédée-Domenech avait revêtu ses plus hauts habits. Portés par tout un peuple, les brivistes rêvaient de faire tomber le leader auvergnat. Mais comme une mauvaise nuit, le rêve est devenu cauchemar et l'envahisseur clermontois a pris possession de la forteresse. Comment Jacky et Michelle ont vécu ce derby si particulier à leurs yeux ?

Sous l'ovation de leur public, les joueurs du CA Brive entament leur échauffement en préambule de la rencontre face à l'ASM Clermont Auvergne

La foule était au rendez-vous de la solidarité, la haie d’honneur offrait une sacrée gueule. Des drapeaux brandis partout, des chants et des mantras lancés dans l’air comme des feux d’artifices. Quand la cohorte des zèbres et du staff arriva dans la foule massée entre la tribune Sud et celle de l’Europe, l’émotion enfla et la rumeur gronda. Ils y mirent tout leur cœur les supporters, et chaque joueur a dû ressentir cette sensation étrange et puissante, celle d’être porté, décollé du sol par quelque chose d’intangible, par un souffle mystérieux. A cet instant tous les cœurs palpitaient à l’unisson.

Ensuite la tension retomba un peu, il fallait conserver des forces pour le match, le Derby. Jacky et Michelle décidèrent d’aller s’abreuver au café des monédières, ils avaient soif, le soleil, haut dans le ciel, frappait le stade de rayons festifs et semblait enclin à donner sa bénédiction aux amateurs de rugby. Jacky sirotait sa bière fraiche d’un air pensif, et Michelle connaissait trop son homme pour ne pas le deviner soucieux. En fait cela faisait plusieurs jours qu’il avait été frappé par l’inquiétude. Depuis le jour de l’annonce de l’identité de l’arbitre central. Celui-ci n’avait jamais été, d’après Jacky, correct avec le CAB, il avait toujours arbitré à charge et avec pas mal d’approximations. Alors Jacky ressent une grosse boule dans le bide, un nœud douloureux et acide, un sixième sens d’arachnide lui susurre à l’oreille qu’une embuscade est tendue, que les dès sont pipés. Il finit par s’en ouvrir à sa chérie, pour se soulager, partager ses craintes et évacuer un peu d’angoisse. Les yeux dans les yeux et les lèvres trempées dans le nectar brun, ils tentent de positiver, de se convaincre que tout ira bien, qu’il se fait des idées. Car le match ne sera pas aisé, le combat s’annonce âpre et les zèbres n’ont pas besoin de se retrouver avec des bâtons dans les roues supplémentaires. Et les jaunards n’ont pas vraiment besoin d’un coup de pouce au son du sifflet, ils possèdent les joueurs et le talent pour rivaliser et disputer la victoire aux zèbres.

Enfin le coup d’envoi libère les presque quatorze mille personnes massées dans le stadium. Le guichet est fermé, comme l’écran géant, celui-ci est resté en carafe, une panne technique comme un augure funeste …

Les zèbres débutent bille en tête, enragés et déterminés. Ils enfoncent les lignes adverses et effleurent l’en-but auvergnat. Mais déjà, comme un signe du destin, un avertissement solennel, un coup de sifflet stoppe la progression vers l’essai. Ce sifflet strident et un peu arrogant ne cessera plus de s’exprimer jusqu’à l’écho de la sirène.

Dans la tribune, sa main lovée au creux de celle de Michelle, Jacky a compris. La douleur au ventre revient, sourde, profonde, une palpitation. Comme si ça ne suffisait pas les zèbres se montrent maladroits, de belles actions agonisent dans des rucks inévitablement sifflés pour les clermontois, de magnifiques mouvements se meurent dans des bafouillements de mains mal assurées ou des manques de soutien. Et ces touches volées par les visiteurs, et ces plaquages loupés qui coûtent cher, 14 points précisément. Mais à aucun moment les zèbres ne lâchent le morceau, ils se donnent à fond, s’envoient comme des malades, se sacrifient, mais en vain. A chaque fois un coup de sifflet, comme une aiguille plantée dans le cœur. L’amertume et la contrariété se mêlent, les joueurs se sentent impuissants. A chaque fois qu’ils trouvent une solution, qu’ils peuvent rallumer la flamme, ils sont fauchés par le son aigu du grelot. Arnaud Méla et Guillaume Ribes finissent par protester, mais ils parlent à un mur sur lequel ils rebondissent à dix mètres. Et puis les jaunards, très forts, trop forts ce soir. A chaque action ils inventent du danger et bénéficient toujours de plusieurs solutions d’attaque. Ils n’avaient vraiment pas besoin d’être à seize sur le terrain.

Les mesures de sécurité grotesques empêchent même les supporters d’investir le terrain après la rencontre, mais peut-être que les joueurs brivistes n’avaient pas trop à cœur de poser pour des photos et de signer des autographes. Mais peut-être auraient-ils apprécier les tapes amicales, les mots qui rassurent et les sourires qui pardonnent, comme des baumes du cœur appliqués sur le leur. Les supporters sont-ils si dangereux qu’ils doivent être maintenus à distance ? Ils ont été fouillés à l’entrée, palpés, passés au détecteur, ils peuvent se tenir à un mètre des joueurs durant la haie d’honneur, les toucher même, et soudain, par une règle édictée par on se sait trop qui, ils deviennent les ennemis publics numéro un après le match, quelle transformation a bien pu se produire pour qu’ils soient devenus en 80 minutes si craints et si dangereux ? Ils sont des dangers pour les joueurs mais visiblement pas pour le tiroir-caisse du club puisqu’ils peuvent s’approcher des buvettes … Messieurs les bureaucrates, messieurs les dirigeants, les joueurs et les supporters ont besoin de ce contact humain, ces rencontres amicales sur le pré recèlent tant de trésor qui font leur chemin dans tous les esprits. A fortiori dans la défaite.

Jacky et Michelle ne se sont pas attardés à Brive. Ils ont filé sur leur Plateau, comme pour se retrouver à l’abri de la déception, comme pour lui échapper. Ils se retrouvent dans leur petite pièce dédiée au CAB. Les bougies sont rallumées, elles tremblent un peu sous la respiration du couple. Il fait déjà nuit, l’heure d’hiver … décidément les bureaucrates commandent aussi au soleil …

Jacky reluque les fesses de Michelle, ils éprouvent à la fois du désir et le besoin d’oublier. Le jean moulant tombe au sol, le polo au couleurs du CAB aussi, les mains galopent sur la peau satinée, ensuite les bouches se trouvent dans la fièvre. Et puis viennent les étoiles, les sensations délicieuses et les bulles de parfum qui éclatent dans leurs cerveaux en ébullition. Sous les coups de hanches brûlants les photos des idoles tremblent un peu. Au début Michelle était gênée, elle avait l’impression qu’ils les regardaient faire l’amour. Aujourd’hui elle n’y pense plus. Tandis que leur corps se fondent et ne forment plus qu’une seule entité de plaisir elle est frappée d’un éclair de lucidité, touchée par une vérité intemporelle qui balaie tout, la peine, la rancœur et le sentiment d’injustice. Cette évidence lui revient comme une lumière douce qui apaise : « Ce n’est qu’un jeu, un jeu avec un ballon, et rien d’autre ».

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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