Derrière les poteaux : la forteresse #10
Publié le samedi 29 octobre 2016 à 04:00

Dimanche, Brive affronte Clermont dans un derby du Massif Central au sommet et que tout le monde attend. Amédée-Domenech va faire le plein, comme souvent pour accueillir le duel entre coujou et jaunard. L'enceinte briviste va revêtir ses plus beaux habits mais surtout ses habits de défenseurs de la forteresse. Une forteresse qui en a connu des batailles épiques. Dimanche ne sera qu'une de plus dans la longue liste du Stadium.

Le stade Amédée Domenech est l'enceinte où évolue le CA Brive

C’est un vieux château, un peu fatigué et décrépi. Il en a vu des combats, défiler des armées et entendu résonner des armes, clairons, tambours, trompettes, il n’y a guère que les vuvuzélas qui n’ont pas retenti ici. Il en a soutenu des sièges, et des difficiles. Le château Amédée Domenech est de nouveau en danger, dimanche, les Arvernes reviennent tenter leur chance sur l’herbe verte de Corrèze.

La tension monte d’heure en heure en Corrèze. Tout un peuple frémit, tout un peuple qui ne pense qu’à ça. Les derniers à nous avoir battus à la maison, ce sont eux, les jaunards. Alors on resserre les mailles, on visse les boulons au taquet, on astique les tambours, on repasse les drapeaux. Tout est vérifié. Quelque part sur le plateau de Millevaches, dans cette zone âpre et dure qui tutoie les volcans d’Auvergne, habitent Jacky et Michelle. Ils sont fous de rugby.

Jacky est un supporter du CAB, il fait partie de la génération 90, celle qui a été gâtée. Il était à Cardiff, quand les zèbres insaisissables ont percé avec panache à quatre reprises la défense des Tigres de Leicester. Des zèbres qui mettent une tôle à des tigres, seuls des corréziens pouvaient faire ça.

Michelle est une clermontoise, supportrice des jaunes et bleus, elle a connu toutes les finales de championnat, et toutes les défaites. La seule que l’ASM ait gagnée, elle l’a loupée, pour cause d’appendicite. La poisse je vous dis. Jacky et Michelle se sont rencontrés dans un stade, c’était écrit. Lors de ce fameux match France – Nouvelle-Zélande à Marseille, un match de folie qui les a transcendés, portés haut dans le ciel étoilé du sud. Côte à côte, ils avaient vibré comme rarement, exulté sous les essais de la cavalerie française, et finalement, s’étaient pris dans les bras et embrassés. La victoire sur le pré et l’amour en tribune. Depuis ils sont en couple. A chaque match du CAB à domicile ils descendent de leur plateau pour soutenir, exhorter, pousser, scander et chanter. Michelle a fini par s’y faire, aux couleurs, le noir et le blanc, comme un retour aux années vingt, le cinéma muet. Sauf qu’ils ne font pas rire les zèbres, c’est du sérieux, c’est du solide.

Mais dimanche ce sera particulier, le CAB contre l’ASM, les coujoux contre les jaunards. LE match de l’année, presque plus important qu’une finale. Tout une région qui se lève, tremble et espère. Ça tourne en boucle dans les têtes, tout le monde a déjà refait cent fois le match, tout le monde a passé en revue les forces en présence des dizaines de fois, sur le papier les auvergnats sont effrayants, mais dans la réalité les corréziens ne sont pas si loin.

Quand le club a frôlé la relégation à la fin de la saison 2015, un élan sans précédent est monté des tréfonds des tripes des supporters, une vague, un tsunami qui a porté et galvanisé une équipe dure au mal et très difficile à manœuvrer. Au bout de la haie d’honneur, la victoire bonifiée et le maintien. Mais si en 2015 c’était une question de survie aujourd’hui c’est une question d’honneur. Le plus important. La survie sans l’honneur c’est une chanson sans la musique, un poème sans les rimes, la victoire sans le combat.

Alors les drapeaux fleurissent et parent les balcons, les fenêtres et les jardins. Brive bruisse d’un souffle particulier, celui des grands rendez-vous. Tout le département voudrait déjà être dimanche, et ce foutu temps lancinant qui s’écoule avec tant de lenteur. La Montagne fait sa Une de l’évènement, les radios causent, les télés aussi, on se perd en conjectures, on projette, on pronostique, on fait parler des « spécialistes » on espère et on tremble un peu, quand-même. On brûle des cierges en quantités industrielles, la main sur le cœur, l’autre posée sur le gazon du Stadium zébrium. On fait des offrandes aux dieux ovales, on questionne les oracles et on se prend à rêver d’un arbitrage impartial qui s’effacera devant le spectacle sportif.

Jacky et Michelle sont déjà prêts. La voiture est révisée, les drapeaux et les emblèmes attendent dans le coffre. Les maillots repassés patientent sur les cintres de se poser sur les épaules, les sticks de maquillage noir et blanc trépignent de se déposer sur les joues et les fronts.

Jacky et Michelle se sont aménagés un petit endroit à eux, au fond de leur maison du plateau. Une pièce de quatre mètres sur quatre, aux murs rayés de noir et de blanc. Un papier peint collector. Au fond, un petit autel a été dressé. Des bougies se consument sous le désir de flammes qui dansent dans l’air asséché. Sur le catafalque, des photos des légendes, disparues et vivantes. En noir et blanc évidemment. « Le Duc » Amédée coudoie Jean Prin-Clary et Marcel Puget, les Marot et Roques, les Joinel et Penaud, les Bonvoisin et Péjoine, les Viars et Coco Allégret, les Alabarbe et Casadéi, et bien sûr, Arnaud Méla.

De l’unique fenêtre descend une lumière jaune qui fait danser des milliers de grains de poussière, le halo tombe pile sur les légendes, comme une bénédiction divine. Jacky et Michelle y voient comme un signe céleste, un clin d’œil de la victoire. Sur un autre mur, un écran plat trône, avec son unique paupière refermée. C’est là qu’ils suivent les exploits du CAB lors des matchs à l’extérieur. Quand le CAB gagne, ils font l’amour à même le sol, devant les idoles, parfois aussi quand il perd, le désir … C’est plus fort …

Jacky enroule une écharpe aux couleurs du club, juste pour respirer son odeur particulière, puis il caresse un ballon signé par Alain Penaud et Arnaud Méla. Des images lui reviennent, comme un troupeau de bisons furieux. Il revoit des scènes épiques, des actions d’éclats, des actes de bravoure. Michelle se rapproche et enlace son chéri. Elle pose sa tête contre son épaule et ferme les yeux dans un soupir. Ah, ils s’imaginent déjà dimanche, 14h30, au milieu de la haie d’honneur organisée pour les zèbres, avec ces étranges papillons dans le ventre. Au loin, venant des montagnes d’Auvergne, résonne un son grave, le tempo d’un tambour …

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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