Derrière les poteaux : le festival #3
Publié le jeudi 26 mai 2016 à 04:00

Après un problème imprévu qui lui a fait perdre la réception du Racing 92, notre conteur briviste est de retour pour une nouvelle histoire. Samedi, il s'est donc rendu au match contre Grenoble. En plus de bronzer, il avait de bonnes sensations et un bon pressentiment sur l'issue de la rencontre entre le CAB et le FCG.

Victor Lebas capte le ballon en touche et le CA Brive obtient une belle occasion d'essai face au FC Grenoble

Tout en faisant la queue pour pénétrer dans le sanctuaire du CAB je me posais cette question : comment fait le ciel de Corrèze pour être aussi bleu ?

Je suis avec mon fils Clément, pour lui c’est journée rugby, le matin entraînement avec son club-école de rugby du NSL (Naves-Seilhac-Lagraulière) et l’après-midi immersion dans la tanière des zèbres corréziens. Si si, il y a des zèbres en Corrèze, une espèce rare et endémique qui affectionne particulièrement la région de Brive.

Nous sommes dedans. Le match ne commencera que dans quarante minutes mais il y a déjà du monde. Il flotte dans l’air cette atmosphère unique et singulière, ce mélange de saveurs printanières et de douceur météo qui annonce l’arrivée des beaux jours, et aussi ces sourires sur les visages, rehaussés par ce soleil facétieux qui joue au chat et à la souris en ce mois de mai. C’est aussi cette insouciance qui s’imprime dans les démarches détendues, ce « truc » indéfinissable dans l’air qui fait que l’on sait tout de suite que l’on est en plein cœur du printemps. On a la sensation que les heures sont rallongées, que les minutes deviennent plus intenses, que tout est plus beau, même le gris des tribunes prend des allures festives.

L’autre atout du printemps, et non des moindres, c’est son influence sur le rétrécissement des tenues des supportrices, quel plaisir pour les yeux, quand je vous dis que la beauté est partout.

D’une manière curieuse, je ne ressens aucune inquiétude, mon corps est lavé du moindre stress, mon esprit est nettoyé de la plus petite appréhension. Pourtant je respecte cette équipe qui nous arrive du pied des Alpes mais sans pouvoir détecter l’origine de ma confiance, je sens au plus profond de mes cellules rugbystiques que la partie sera gagnée. Pourtant ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, tout était normal. Un matin comme les autres, chargé de promesses et gavé de l’impatience de retrouver l’ambiance du stade.

Dans l’enceinte, difficile de faire plus de quatre pas sans tomber sur une connaissance. C’est aussi ça le plaisir du stade. Retrouver des visages familiers, souriants, heureux d’être là pour partager un « truc » ensemble. Dans ce monde effréné où nous voyons plus souvent des raisons de nous diviser que de nous rassembler, dans cette société à l’intérieur de laquelle certains se demandent ce qu’ils peuvent accumuler au lieu de s’interroger sur ce qu’ils pourraient partager, c’est une bénédiction que de venir au stade, presque un pèlerinage païen en terre de fraternité. Le rugby, notre rugby, c’est encore ça, un moyen de se rencontrer et partager un moment de vie, dans la simplicité et l’humilité. Quand on partage une émotion en tribune, que l’on est soulevé par une action d’éclat, une combinaison qui confine à la perfection de l’horlogerie suisse, un plaquage qui résonne dans tout le stade. Nous nous rendons compte à quel point l’humain est fait pour se réunir. Les moments d’émotions, quand ils sont savourés ensemble, sont plus grands et vastes que lorsqu’ils sont consommés tout seul, dans l’écho de son salon et le moelleux de son canapé. En tribune, en pesage, le sang afflue plus vite dans nos veines, nous l’entendons cogner à nos tempes, sa cavalcade primitive retrouve la fougue sauvage des premiers âges de l’homme.

Tandis que mon fils Clément et moi retrouvons les camarades de siège, les deux équipes pénètrent sur le parfait gazon pour s’échauffer. Le soleil les bénit de ses rayons bienfaisants et nous savons, d’un coup, comme une intuition puissante qui résonne au fond de nos âmes, que la journée sera belle.

Qu’elle a de l’allure notre équipe, qu’elle porte haut ses couleurs, nos couleurs, qu’elle nous rend fiers ! C’est bon et salvateur d’éprouver de la fierté pour une autre personne que soi-même.

Le seizième homme gagne les gradins et ses emplacements sans se presser, sans doute le beau temps l’incite-t-il à l’indolence. J’espère intérieurement, qu’il saura trouver la folie nécessaire pour pousser son équipe, pour lui témoigner sa fidélité et son respect.

Tiens ! en parlant de respect : peu avant la sortie des joueurs des vestiaires, le speaker a demandé une minute de silence en hommage à un ancien joueur qui venait de décéder. Il y avait sa photo sur le grand écran, il surfait sur sa jeunesse, drapé dans son habit rayé noir et blanc. Pour la première fois depuis que je viens au Stadium Zébrium, j’ai assisté à une minute de silence indigne du monde du rugby et de ses valeurs. Un brouhaha permanent, tout le monde qui discutait le bout de gras et qui allait, à qui mieux-mieux, s’asseoir sur son siège avec son verre de binouze en rigolant. Je voudrais, sans paraître réac ou casse-pied, rappeler qu’une minute de silence se fait …en silence et …debout. C’est la moindre des choses. Si nous commençons à laisser filer nos valeurs et nos principes par la petite porte, alors nous ne méritons pas l’héritage de nos anciens. En observant ce stade bavard et assis, je me suis dit qu’il y avait du mou dans la tradition. Je veux croire que c’était un dérapage involontaire et qu’il ne se reproduira pas.

J’ai un peu pété l’ambiance là, Non ?

Emmenés par Saïd Hirèche et Lucas Pointud, les joueurs du CA Brive et du FC Grenoble pénètrent sur la pelouse d'Amédée-Domenech

Le soleil est haut dans le ciel au moment où les deux équipes rentrent sur le terrain

Voilà les trente acteurs de ce jeu qui foulent l’herbe grasse et verte, flanqués des petits hommes en vert dont l’excellent arbitre Salem Attalah. Cette fois-ci encore, il sera brillant et fiable. Dès l’entame, les caméras de télé montrent aux quatre coins de la France que le CAB possède un incroyable paquet d’avants. De la très grosse artillerie, la cavalerie version destriers du Moyen-Age, lourde et dense, qui fait mal à l’impact et qui laboure l’équipe adverse. C’est tout juste si nous ne percevons pas les vibrations de ses pas jusque dans les tribunes. L’équipe briviste, sponsorisée pour l’occasion par les rasoirs Gilette, fait un carnage. Thomas Acquier endosse le rôle de la première lame, il relève le poil grenoblois, Saïd Hirèche, impeccable, le coupe net avant qu’Alfie Mafi, jaillissant comme un diable de sa boîte n’aille passer l’après rasage sur la peau bien irritée des isérois. Mais JB Péjoine, qui a remplacé un Iribaren très inspiré et toujours très remuant, s’immisce dans la ligne de défense pour y aller de son essai qui semble couper net tous les espoirs de victoire grenoblois. Quatre essais à zéro, bonus offensif dans la poche, Gaëtan Germain à cent pour cent aux coups de pieds au but, les alpins dérouillent grave. Le rouleau-compresseur briviste les a aplatis comme un ballon dans l’en-but, ils sont ratatinés, écrabouillés, disparus sous l’épaisse pelouse d’Amédée Domenech.

Aux citrons l’affaire semble entendue. Mais nos coujoux sont joueurs, ils ne savent que trop bien qu’ils doivent se faire pardonner le non-match d’Agen, malgré la sirène qui retentit, ils continuent d’envoyer du jeu pour planter, pourquoi pas, une cinquième banderille. Las, devant une défense rouge et blanche solidaire, le canonnier briviste tape en touche pour retrouver la fraicheur des vestiaires.

Pendant que les deux équipes se régénèrent dans le ventre de la tribune Europe, j’aperçois, au sommet des gradins de la Sud, un ancien et grand joueur du CAB, Simon Azoulaï. Toutes ces années au club, c’est rare de nos jours et ça laisse forcément des traces dans le cœur des supporters. Je vais le saluer, il est très heureux que l’on discute un peu. L’ancien troisième ligne me raconte qu’il a réussi sa reconversion et qu’il bosse désormais dans les assurances. Je lui souhaite une bonne et belle seconde mi-temps et je me dis que peut-être, aux confins de sa mémoire, il se remémore ces instants de mi-temps, quand il avait les cuisses bandées de blanc et noir, le nez cabossé d’avoir trop trainé dans les rucks sauvages, quand les coachs balançaient leurs consignes, remontaient les morales en berne ou au contraire, scandaient les mots qui vont de l’avant quand la victoire ouvrait ses bras. Oui, assis là, dans cette tribune Sud, il devait bien penser un peu à ce temps révolu mais si présent dans sa chair et ses souvenirs. Les clins d’œil des copains, le bruit clinquant des crampons sur le carrelage, la clameur étouffée de la foule impatiente qui parvient jusque dans le couloir des gladiateurs, tout ça, et tout le reste. Alors l’occasion est trop belle, pour toutes ces années bien remplies, MERCI Simon !

Retour des joueurs. Grenoble va mieux, Brive moins bien. On s’éloigne de la perfection au masculin …Tandis que les spectateurs en Elie Pebeyre rôtissent dans le soleil qui descend, les visiteurs se prennent à rêver de nous retirer le bonus offensif. Finalement non, nos zèbres, très joueurs mais maladroits ne lâcheront pas ce match à cinq points. Les sardines résonnent une septième fois au gong final, le tour d’honneur- les sourires, encore- les accolades, la joie, le soleil, les drapeaux noir et blanc comme des papillons géants dans le ciel bleu.

Stadium Zébrium, presque une heure après. Les tribunes sont vides, quelques personnes trainent encore devant les vestiaires. Les techniciens de la télé rangent leur matériel. Le café des Monédières est boursouflé de vie et de rires. Au milieu de la pelouse, une silhouette massive et toute verte au crâne surmonté d’une casquette observe le stade. Je le reconnais. Le seul pilier du Top 14 aussi épais que large, tout en pectoraux, Goderzi Shvelidze. Il semble humer ces instants comme s’ils étaient ce qu’il y avait de plus précieux au monde. Je vais le saluer avec mon fils, il est content que je le reconnaisse et l’appelle par son prénom. Pour lui c’est presque la fin du parcours sportif, la retraite porte son ombre sur lui. Il a tant donné, sans jamais tricher. Il en a plié des piliers, et des renommés, des certifiés internationaux. Nous discutons un peu dans le stade presque désert, un beau moment. J’espère que le staff le mettra sur la feuille de match contre Pau, pour que nous puissions l’honorer de nos voix, une ultime fois. Merci Goderzi !

Le pilier du CA Brive Goderzi Shvelidze lors de la présentation de l'effectif du CA Brive pour la saison 2015/2016

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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