Derrière les poteaux : la disette #1
Publié le mercredi 30 mars 2016 à 16:53

Derrière les poteaux est une nouvelle chronique qui arrive sur Allezbriverugby. Cette chronique est signée par Sébastien Vidal (auteur de "Un ballon sur le cœur"). Sébastien nous racontera le match du CA Brive à sa façon, d'une façon plus littéraire et moins sportive que nous le faisons d'habitude. C'est parti pour ce premier voyage derrière les poteaux !

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Le temps s’écoule d’une manière différente en terre de rugby. Quand les victoires accompagnent les jours et les semaines, les minutes vécues sont plus entières, elles recèlent une amplitude nouvelle, elles palpitent alors que d’habitude elles battent.

En cette fin mars c’est un peu la disette en Corrèze. Non pas que la famine menace comme au moyen-âge non, mais d’un point de vue ovale nous en sommes à cinq matchs sans victoire, autant dire que le temps ne s’écoule pas comme nous le voudrions. Nous n’avons pas vu nos zèbres lever les bras au ciel depuis fin janvier, une éternité. Leurs rayures semblent un peu plus ternes, ils ne sont plus blancs et noirs, ils tendent vers le gris.

Mais les supporters, même s’ils sont prompts à gronder et à râler en temps de disette conservent au fond de leurs tripes la lumière de l’espoir. Parce qu’ils connaissent leur club, parce qu’ils aiment leurs joueurs, parce qu’ils ont vu ce que beaucoup d’autres n’ont pas vu, ils ont senti, ils ont entre-aperçu entre les rayures une chaleur, une ferveur, une volonté d’acier. Ils subodorent un potentiel qui peut exploser à tout moment.

Alors en ce samedi crépusculaire des cohortes s’écoulent des rues, des impasses, des avenues, elles convergent toutes vers cette forteresse que chaque supporter implore de rester imprenable encore une fois. Ce stadium un peu décati, volcan de béton et d’acier fatigué, posé à deux pas du centre-ville qui ralentit autant que l’antre Amédée Domenech accélère. Ça doit être ça les vases communicants. La vie s’échappe des maisons et des appartements, et se réfugie dans les cafés et surtout dans la tanière des zèbres.

Nous sommes encore dans la rue que déjà l’ambiance nous transporte. Le son des tambours, les cris, les chants, l’écho du speaker qui s’échauffe (et oui, il s’agit d’éviter le claquage vocal), les odeurs de frites, de hot-dogs (pauvre bête) et de sandwichs allèchent nos papilles avant d’alourdir nos hanches. J’opte pour un sandwich aux chipolatas. Le vendeur est sympa mais c’est chiche, juste le pain et les saucisses, même pas de moutarde. Du coup celle qui n’est pas étalée sur mon pain me monte un peu au nez.

Nous sommes en avance et nous entrons assez vite.

Les gradins laissent voir leur pelage gris béton, mais ils se remplissent, bientôt, ils seront bigarrés, bourdonnants de conversations, de pronostics un peu chauvins, de rires et de confidences. Aux chiottes c’est le grand chassé-croisé, on se croirait sur les autoroutes du sud en plein été.

Des îlots humains stationnent ici et là, on se retrouve, on discute. Une ambassade castraise a fait le chemin pour voir quel temps il faisait en Corrèze. Nous sommes nombreux à espérer qu’ils prennent un bon orage sur le coin du pif avec la foudre à la suite d’un crochet éclair de Masilevu par exemple.

J’ai invité le fils d’amis cantalous, de Saint-Flour exactement. A 15 ans il ouvre de grands yeux, ce n’est pas souvent qu’il assiste à un match de Top 14. Il joue en cadets au stade aurillacois et s’apprête à apprécier en connaisseur le spectacle qui va être donné sur le pré.

Nous voilà dans notre tribune sud. La plupart des copains sont déjà là, comme s’ils avaient besoin de s’imprégner de l’ambiance, de sentir et humer des choses intangibles, de percevoir des signes invisibles. La météo clémente nous promet du beau jeu et pas trop de ballons échappés, nous croisons les doigts (ce qui n’est pas la meilleure solution pour attraper les ballons).

Brive Castrs : Nicolas Godignon motive ses troupes

Tandis que les champions s’échauffent sur l’herbe folle nous nous embrassons, nous les supporters, nous donnons des accolades, des bises. Cette petite tribune possède une âme, nous y sommes attachés, nous nous connaissons presque tous. Sur notre aile droite veille celui que le gouvernement intersidéral appelle lorsqu’il ne reste plus aucun espoir, le capitaine FL…heu Gaillard Man. Accoudé à la rampe il observe les joueurs. Une petite brise soulève sa cape et la gonfle comme la voile d’un galion espagnol gavé d’or inca. Les tribunes se remplissent, ce soir nous seront encore plus de dix mille c’est sûr. Malgré le week-end de Pâques les supporters sont présents. Le seizième homme est là, debout, les muscles bandés et les mains prises par les gobelets de bière (c’est qu’il ne faudrait pas se déshydrater).

Le moment approche, la tension monte, nous égrenons avec le speaker les noms des joueurs, chacun porte nos espoirs. Les retardataires et les assoiffés s’installent, les drapeaux se déploient, les gorges se délient. On frappe dans les mains (ce qui n’est pas simple quand on tient des gobelets de bière) et la tribune sud amorce son spécial, « le tapé du pied » qui fait trembler toutes les équipes du Top 14. Immense navire échoué sur son flanc, la tribune Pebeyre donne de la voix et emplit le stade, les couleurs du club s’agitent, les flibustiers préparent l’abordage.

Nos zèbres foulent la pelouse sous les acclamations non sans que tout le stade n’ait respecté une impressionnante minute de silence …

Un coup de sifflet et nous voilà partis en voyage.

Mi-temps. Rien n’est fait et nous pouvons même dire que l’on s’emmerde ferme dans les tribunes. Le seizième homme faiblit. Zouzou rate une nouvelle fois son coup de pied et balance une belle saucisse (sans moutarde elle aussi) sur la droite des poteaux.

Arnaud Mela, Sisaro Koyamaibole, Ugalde, ... Les remplaçants restent concentrés sur le match Brive Castres

Les mêmes retardataires reviennent avec les mêmes gobelets, mais mon instinct me souffle que le liquide qu’ils contiennent est renouvelé. Les joueurs surgissent de nouveau, nous y croyons toujours.

Fin de match inimaginable, nos cœurs s’enrayent, l’arrêt cardiaque va arriver avant l’arrêt du temps. Comme magnifiés et sublimés par une injustice, nos valeureux zèbres plantent la banderille qui vaut quatre points. Trois minutes après le temps règlementaire. Quand je vous disais que le temps s’écoule d’une manière bien à lui sous le soleil de la victoire. La défaite elle, se serait contentée de 80 minutes.

Arnaud Mignardi, puis Gaétan Germain découvrent qu’ils possèdent un colossal pouvoir, un pouvoir transmis par les coéquipiers, celui de faire se lever comme un seul homme tout un stade, le pouvoir de le faire chavirer dans la joie, dans la liesse la plus belle, la plus pure, celle qui vous fait prendre l’inconnu à côté de vous dans vos bras et de le serrer, le serrer …

Quel cœur, quelle volonté, c’est inscrit dans l’ADN de ce groupe, derrière les poteaux nous les voyons défiler et nous remercier, les émotions circulent entre eux et nous, ça passe en ligne droite et ça nous transperce, ce n’est pas donné à tout le monde de rendre les gens heureux.

Les pénibles à jouer sont de retour, ceux qui ne lâchent rien sont revenus, ils ont faim, ils veulent plus, ils veulent toucher du doigt quelque chose qu’ils souhaitent s’offrir pour sceller leur grande amitié.

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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