Derrière les poteaux : Les trois mousquetaires #24
Publié le mercredi 10 mai 2017 à 06:00

Un dernier match est toujours quelque chose d'émotionnellement très fort. Au moment de se retrouver après les vacances, certains joueurs ne seront plus là. Samedi, Brive a tourné une grande page de son histoire en fêtant comme il se doit la dernière apparition de trois de ses plus fidèles guerriers.


 

« Voilà, c’est fini… » chantait Jean-Louis Aubert il y a quelques années. D’aucuns diront qu’une grande page vient de se tourner au CABCL. Il se pourrait que ce soit un livre entier qui se referme et qu’un autre s’ouvre sur une page vierge. Carrément. Trois hommes. Trois joueurs emblématiques. Trois champions cultivant une certaine idée de la fidélité et de l’engagement. Guillaume Ribes, huit ans en noir et blanc, Arnaud Mela, neuf années en Corrèze, Jean Baptiste Péjoine, dix-sept saisons cabistes. Je ne sais même pas s’il existe un précédent dans le championnat. Ces trois-là sont des cas rarissimes. D’un coup d’un seul, avec eux, ce sont 34 années de service et 673 matchs joués qui se figent pour l’éternité, bien posés sur les épaules de ce trio d’exception, à l’âge canonique de 107 ans. C’est colossal.

Force est de constater que cette triplette infernale plus que centenaire se porte bien. Samedi, malgré une météo capricieuse une bonne partie de la journée, malgré l’actualité politique, malgré ce week-end prolongé, il planait une ambiance particulière. Oh bien sûr, il restait ce maigre espoir pour la sixième place, aussi efflanqué qu’un zèbre privé de savane. La septième place elle, si sa réalité était plus consistante que le rêve des phases finales, était soumise à pas mal d’impondérables ; les autres résultats, la victoire du Stade Français en finale de la Challenge cup. Dans les travées d’Amédée Domenech, en flairant l’atmosphère vespérale, en laissant traîner les esgourdes, en saisissant les murmures et les chuchotements, il me semblait que plus grand monde n’y croyait, que le train était passé et que le CAB était arrivé trop tard pour composter son billet. Les supporters souhaitaient une seule chose : une victoire pour dire au revoir de la plus belle des manières aux trois mousquetaires du CAB, marquer l’instant d’une pierre blanche, le vivre avec intensité, ne pas en rater la moindre seconde, la moindre goutte de sueur, pousser comme jamais pour parachever LA sortie des Papas.

Sur le chemin du stadium, dans ces rues si familières festonnées de supporters, je marche avec Gaillard Man. Le super-héros n’aurait manqué l’adieu aux légendes pour rien au monde. Il a mis un slip propre, sa plus belle cape et ses chaussettes rayées. Nous pensons un instant casser la croute au Truck Français, mais devant la longue queue qui sinue devant le camion, nous comprenons qu’il nous faudra faire un choix : les rucks ou le Truck. Nous mangerons plus tard.

Mon cœur tambourine d’une manière anormale. Le rideau se fend et les trois futurs retraités foulent le pré. Ils l’ont fait tant de fois sans imaginer qu’un jour ce serait fini. Ils l’ont fait tant de fois sans se douter que ça durerait si longtemps. Ils l’ont fait tant de fois sans subodorer que la dernière serait si forte en émotions, et surtout, qu’ils la fêteraient ensemble. Mes yeux plantés sur le trio infernal qui en a fait voir de toutes les couleurs à tant de joueurs, je me suis demandé ce qu’ils ressentaient à cette seconde. Quand le stadium s’est soulevé comme un seul mousquetaire (eux pour tous, tous pour eux), que les décibels ont déferlé sur l’herbe verte, que le son s’est mué en quelque chose de presque tangible ; palpable, que l’air s’est fait émotion. Sans doute un tourbillon d’images anciennes les a emportés, un vortex de souvenirs fait de sons, (des rires, des cris, des blagues, des crampons qui résonnent dans le couloir, et des vannes) ; des odeurs aussi, de pommades, de sueur, de vapeurs de douches ; des visages, certainement. Les trois blondes (Vosloo, Claassen, Popham), Azoulai, Goderzi, Steve Thompson, Jamie Noon, Peyo Capdevielle, Fabien Domingo, Laurent Ferreres, Damien Neveu, Pat Barnard, Andy Goode, Pascal Idieder, presque tous engloutis par la course du temps, mais tous rangés quelque part dans nos mémoires. Je scrute les trois hommes, je me remplis de leurs derniers mouvements. Péjoine qui hèle ses gros, arc-bouté derrière un ruck ; Ribes qui enveloppe le ballon et qui fonce tête baissée ; Mela qui capte une touche et dépose le cuir comme un œuf fragile dans les mains d’un équipier. Les ordres gueulés par JB, les bras levés de Guillaume, les fameuses grimaces de Captain Arnaud. Je ne rate rien, je prends tout, j’emmagasine, je me gave, on fera le tri après.

Dès l’entame, on comprend que les hommes du gourou Urios ne sont pas venus pour trier les lentilles. Ils ont des couilles les castrais ! Ça ne va pas être de la tarte, peut-être même qu’il y aura de ce dessert très prisé dans le secret de la mêlée, ou au détour d’un ruck… Les deux équipes se rendent coups pour coups et Ribes sonne la charge, porté par un maul pénétrant très inspirant. À la 29e minute, grosse coupure. Un avant castrais est au sol. Contrairement aux saintes écritures, Lazar ne se relève pas et ne marche pas, il quitte le terrain sur la civière sous les applaudissements du public. Puis Guillaume Ribes enfonce le clou. La pause s’impose, Antoine Dupont teigneux nous a fait mal, deux essais dans les dents ; debout la république cabiste !!!

La seconde mi-temps est juste commencée, les zèbres poussent fort, ils la veulent cette victoire. Surtout que sur les autres terrains ça veut bien rigoler, pourquoi ne pas y croire ? Sur un énième assaut des avants cabistes qui campent sous les poteaux adverses, Arnaud Mela s’ouvre les portes de l’en-but castrais à grands coups d’épaules, il plonge et aplatit devant nous. Mais monsieur Poite n’a pas vu le ballon écrasé par la carcasse du seconde ligne, un ballon bien aplati pourtant. Un instant, nous avons cru au scénario parfait, à la fête totale. Deux minutes plus tard c’est le clap de fin pour le talonneur et le deuxième latte. Une sortie sous les vivas, une ovation largement méritée. Puis le maître à jouer laisse sa place, celui qui joue au poste 9 depuis 17 ans laisse les clés de la bétonnière à Vasil Lobzhanidze ; il y a dans ce passage de témoin quelque chose d’historique, le passé et le futur du club se mêlent une bonne fois pour toute dans cet instant du présent. Ovation, émotion, 17 années, ce n’est pas rien ! En quittant la pelouse, JB pense-t-il à sa dernière passe, son ultime coup de pied ? Beaucoup de sentiments doivent fulgurer dans sa tête, et le zébrium qui scande son nom, qui applaudit debout, comme pour ses deux compères revenus pour de bon aux stands. Puis le match reprend. Nos avants mettent à mal le pack visiteur, on souffre chez les blanc et bleu, l’intensité physique est à son comble, côté castrais, les capots (Ortega) sont ouverts. À l’image de cette saison, c’est un essai de pénalité qui fait passer les brivistes devant.

La victoire est acquise, Castres rentre bredouille, nos trois mousquetaires font le tour du stade sur les épaules de leurs coéquipiers, c’est le dernier tour de piste qui scelle l’instant dans le marbre des sentiments, c’est l’adieu qui creuse un peu nos visages, c’est les ventres qui se crispent et les yeux qui se mouillent. Je n’arrive pas à croire que c’est fini. Il y a des mecs qu’on croit éternels.

Le moustique tigre progresse en France, la Corrèze est en vigilance orange, mais le moustique zèbre squatte le top 14, et la 8e place est en vigilance noire et blanche. Tout n’est pas parfait, nous l’avons dit plusieurs fois. Des secteurs de jeu sont à améliorer, on sait où ça cafouille. Mais s’il existe une chose au sujet de laquelle on ne manque de rien, c’est du cœur à l’ouvrage et c’est de la solidarité. Bonnes vacances à tous ! Bon vent les gars, merci à tous, du fond du cœur.

 

Sébastien Vidal, Chroniqueur
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Classement Top 14 Pts
1 La Rochelle 85
2 Clermont Ferrand 78
 
7 Stade Français Paris 59
8 Brive 58
9 Pau 57
 
13 Grenoble 38
14 Bayonne 30
Classement Top 14 complet
Résultats Journée 26
Brive 33 27 Castres
Montpellier 27 26 Stade Français Paris
Racing 92 22 20 Bordeaux
Grenoble 53 21 Lyon
Toulon 32 12 Pau
Toulouse 40 12 Bayonne
Clermont Ferrand 30 26 La Rochelle
Résultats Top 14