Derrière les poteaux : tournée générale #6
Publié le jeudi 15 septembre 2016 à 13:11

Dimanche, entre le fromage et le dessert, il y avait un match qui nous a offert un bel assortiment de digestifs à la prune et à la poire. Notre écrivain s'est senti inspiré et vous offre une prose à la gloire d'un rugby qui l'aime tant et qu'il aimerait moins aseptisé que maintenant. Par moment on dirait du Fabrice Luchini !

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Il est acquis que le rugby est un sport de voyous pratiqué par des gentlemen. A le répéter à l’envie on oublie souvent que c’est d’abord un sport pratiqué par des êtres humains. Cette précision introduit donc une notion très importante de failles, d’erreurs et de faiblesses. Elles contrebalancent les coups de génie, les gestes « habités » et les moments sublimes qui jalonnent l’histoire de ce sport.

L’histoire de ce sport, tiens ! Justement. S’il y a une spécialité rugbystique c’est bien la Tournée Générale. Non ! bande d’assoiffés, je ne parle pas de ce moment intense de la troisième mi-temps où chacun prend garde de ne pas se déshydrater, non, je parle des bagarres, escarmouches, algarades et autres embuscades et échanges d’amabilités toutes servies s’il vous plait, avec son lit de chambrages et de moqueries. A cette spécialité nous trouvons les têtes d’affiche, les Gorgodze, Hunt, Bardy, Jgenti, Parra, Szarzewski et consorts, des récidivistes qui partent au quart de tour. Et puis il y a aussi des anciens Siths du côté obscur, des repentis de la salade de phalanges comme Arnaud Méla. Lui qui a élevé l’art de la bouffe en travers de la gueule au rang de patrimoine classé à l’Unesco, pourrait vous en parler bien mieux que moi. Arnaud Méla, le chantre de la tourte, le compagnon de la chanson de la mandale, le poète aux mains nues. Et puis un jour, il s’est calmé, comme s’il était rassasié. Depuis, il observe les parties de moulinets avec la sagesse d’un moine bouddhiste (avec un protège-dents, on ne sait jamais, en cas de rechute …)

Et quand on voit le tollé que soulève « l’explication » entre grenoblois et brivistes le week-end dernier, on mesure à quel point nous sommes entrés dans une époque politiquement correcte, une période triste et bien ordonnée, tiède à souhait, molle et sans esprit. Je proclame qu’il vaut mieux évacuer le contentieux là tout de suite, sur le pré, même à coup de casque que de maudire un adversaire dans le secret de son âme et ressasser de funestes pensées qui vous minent et vous consument et qui, de toute façon, finiront par sortir, et jamais au bon moment.

Cette petite danse improvisée a le mérite de nous rappeler toute notre humanité. Avec ses faiblesses, ses limites et son immense générosité. Qu’il est bon de rappeler que des colosses de plus de cent kilos, véritables athlètes au profil d’Achille et parfois d’Hercule, ne sont que des hommes perdus au milieu d’autres hommes, tous nageant comme ils peuvent, dans une mer de testostérone. Des hommes très jeunes qui plus est, des sanguins, des farouches et des féroces parfois, des teigneux, sans expérience ou si peu, sans recul, à la merci de leur sang chaud. Mais on ne va pas au combat avec des coiffeurs ou des couturiers (là je suis en train de me faire des copains … Désolé pour le raccourci, mais l’image est parlante même si elle est erronée)

Je ne sais pas vous, mais je trouve que ces faiblesses n’accentuent que plus les performances de nos gladiateurs (je n’ai pas choisi ce mot par hasard). Nous pouvons dire que la violence représente le côté obscur, soit. Mais pour mettre en valeur le bon côté il faut une face sombre, inéluctablement. C’est en nous, indubitablement.

Notre monde a-t-il si vite changé que ce qui était revendiqué comme étant de l’ADN du rugby hier devrait aujourd’hui, être pourchassé jusqu’à l’éradication ? Un rugbyman possède du caractère, on ne pratique point ce sport sans caractère. Il en faut pour affronter les séances d’entrainements qui vous mettent le cœur au bord des lèvres et le moral dans les chaussettes. Il en faut du carafon pour endurer l’hiver, les pelouses gelées et le sol rêche. Il faut être un « testard » pour supporter le blizzard vitrifiant et les doigts congelés. Et l’été, sous le soleil implacable, il en faut des couilles et du mental pour se relever d’un énième placage, encore une fois … Comment gérer les affres de la blessure sans ces ressources du fond de soi-même ?

Alors oui, parfois il survient un éclair, la foudre frappe sur le pré, on la voit rarement venir. Un mauvais geste, une maladresse, une faute, une nouvelle provocation, une humiliation et c’est parti, la danse de la pluie, l’averse de baffes, les moulinets qui ventilent, qui dispersent façon puzzle. Les marrons bien chauds, les beignes bien grasses, appliqués avec amour et zèle. Les phalanges rugueuses qui viennent frotter le vernis des pommettes, les poings furtifs jaillis de nulle part et qui caressent les arcades. Les crochets velus qui embrassent les mentons poilus, les paumes en offrandes sur les oreilles fripées. Les roulades dans l’herbe pour fêter la frénésie des retrouvailles où l’on en profite pour solder les comptes, dans le frais du gazon témoin des chamailleries d’antan. Et là, au-dessus du stade, invisibles, les anciens veillent et portent sur les acteurs de ce pugilat fugace un regard bienveillant. Les Vaquerin, Domenech, Paparemborde, Spanghero, ces spartiates en crampons qui auraient été capables de montrer leur cul à Xerxès le tout puissant, ces poètes qui se tartinaient la tronche avec une allégresse qui faisait plaisir à voir.

Mais de nos jours la boîte à claque est fermée à double tour, elle ne s’ouvre que rarement. La castagne sur un terrain de rugby c’est le surgissement du caractère. Le caractère, vertu des temps difficiles disait le général De Gaulle qui s’y connaissait en la matière. Cet instant où le sang ne fait qu’un tour et supplante la pensée. Alors c’est ce qui est le plus profondément enfoui qui parle, ce qui tient du réflexe, caché dans les méandres du cerveau reptilien.

Alors oui, dimanche dernier ça a dérapé, ça a mouché rouge, il y a eu distribution de pêches et de prunes, de marrons et de patates, cinq fruits et légumes par jour, même le dimanche. Mais bon sang que c’est un spectacle vivant, l’énergie devient visible comme rarement. Et l’on ressent ce sentiment ambigu, de ceux que l’on éprouve devant une situation incontrôlable. Devant les enfants on prend alors une mine compassée et on feint d’asséner un terrible jugement « Quelle honte de voir ça », « Tu vois, ce qu’ils font c’est mal mon petit », en oubliant que le petit, il fait la même chose dans la cour de l’école, oh pas souvent, mais quand il le fait, jamais il ne se sent plus vivant qu’à ce moment-là, cette poignée de secondes durant lesquelles il a l’impression d’être un homme et de se battre pour son honneur et la justice. Se dresser ou se coucher, c’est de cela qu’il s’agit. Et de fierté et d’orgueil aussi. Quand je vous disais que c’était une histoire terriblement humaine. Et nous, derrière notre discours faussement moralisateur, nous sourions en coin, nous régalant en secret du match qui part en sucette, des crochets et des uppercuts, des culs par-dessus tête et des poussettes dans le dos, des attaques déloyales et des directs qui endormiraient un ours pour un hiver entier. Si on était pas si gringalet on voudrait même y être, mais pas trop, et pas trop près, et pas trop longtemps, juste le temps d’en glisser une ou deux bien sournoises, et puis filer à l’anglaise, évidemment.

Ici, ici c’est la Corrèze, et en matière d’explication des gravures à la « Tontons flingueurs » nous détenons un savoir-faire reconnu au niveau mondial. C’est qu’on a des diplômes en bonne et due forme : l’écrit passé les doigts dans le nez (et pas dans les yeux) lors du Brive-Pontypridd session 97 et l’oral au Toulzac juste après. Plus près de nous il y a eu un Lyon-Brive au cours duquel nous avions obtenu une mention honorable.

Le plus beau c’est la grande solidarité qui fait autorité au cœur de la tourmente, aucun joueur ne laisserait le menton d’un camarade amortir le poing d’un adversaire belliqueux à la place du sien. C’est beau l’amour, c’est beau le sacrifice.

Oh comprenons-nous bien. Je ne fais point ici l’apologie de la violence, je me félicite simplement que ce sport soit encore pratiqué par des êtres humains qui parfois, oublient qu’ils ont des limites et se retrouvent dans ce territoire si étrange, comme une 4ème dimension. Des hommes (et des femmes !) qui après l’accès de violence et de vengeance, se donnent l’accolade, et se font le cadeau de recommencer à jouer ensemble.

Le jour où le rugby sera joué par des robots il n’y aura plus de bagarres, ils seront programmés pour éviter cela, ce jour-là, on se fera bien chier.

Je préfère retenir cette évidence : parfois les rugbymen se battent, mais la plupart du temps ils jouent ensemble, et tout le temps ils se respectent.

Messieurs, sortez la glace et les compresses, la pommade et les sutures s’il le faut. Méditez sur vos faiblesses et vos forces, et frappez-vous fort sur les pectoraux. Samedi il y a match, on vous attend, et avec du caractère.

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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