Derrière les poteaux : Emotions #4
Publié le vendredi 10 juin 2016 à 15:57

Dernier match contre Pau et donc dernière chronique pour Sébastien Vidal cette saison. Notre écrivain ne peut s’empêcher d'évoquer les partants brivistes à l'intersaison et surtout le néo-retraité Goderzi Shvelidze. Mais si tout le monde se préparait à ces moments d'émotions, il y avait aussi un match à disputer et à gagner. Mission largement accomplie pour terminer cette saison en beauté.

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Lundi 6 juin. Le soleil débarque et brille sur Brive-la-Gaillarde. Un homme de 38 ans se lève d’une courte nuit. C’est un matin comme les autres et pourtant rien n’est comme avant. Ses cervicales endolories lui rappellent que la veille il a joué un match de rugby de Top 14, une rencontre pas comme les autres, la dernière de sa carrière. Aujourd’hui Goderzi Shvelidze est toujours celui qu’il a été, un homme de bonté et de courage. Mais il n’est plus joueur de rugby professionnel. Ce moment tant redouté de tous il vient de le vivre, il a franchi le rubicond, il est passé par cette porte étrange à partir de laquelle il est impossible de revenir en arrière. Mais cette porte, immense comme un stadium, il ne l’a pas franchie seul. Au moment de quitter ses habits de champion il a été porté, porté par presque dix mille personnes, des supporters reconnaissants, des connaisseurs. Dans ce vieux stade qui en a vu partir des légendes, tous sont debout. Une parenthèse dans le match, à la 46ème minute. C’est que ce n’est pas n’importe qui qui raccroche les crampons, « Obé » c’est 62 matchs avec son équipe nationale de Géorgie, trois coupes du monde, un titre Européen en challenge avec l’ASM, 35 matchs de coupe d’Europe, 30 rencontres en ProD2, 200 matchs de Top 14 et une quantité industrielle de piliers pliés sous sa force !!!

Mais c’est mal connaître la matière humaine que de croire que l’on peut résumer un homme, encore moins de penser qu’on puisse le rétrécir à des chiffres. A voir l’accolade affectueuse donnée à chacun de ses coéquipiers au moment de quitter la scène, on comprend tout de suite que Goderzi c’est bien plus que cela. C’est un modèle et un exemple pour beaucoup de jeunes dans son pays, le point à atteindre, le très haut niveau. Et c’est aussi un homme droit et généreux, quelqu’un qu’on aime aimer. Je ne connais pas le géorgien mais je suis sûr que Shvelidze veut dire « Homme brave avec un cœur énorme », quelque chose comme ça.

Dimanche 5 juin 2016, 20h45. Le club de Brive, fidèle à ces valeurs qu’il défend se montre digne de ses joueurs. Il offre une entrée en tête, devant tous les autres, à Goderzi Shvelidze. Pour lui c’est la dernière et je ne doute pas une seule seconde qu’à chacun de ses pas sur le pré sa gorge est un sacré nœud d’émotions. Ce genre de moment, immense et vertigineux doit être à la hauteur, et hier, plus encore que la victoire - c’est ça ma grande satisfaction - les supporters, les joueurs, le club, nous avons tous offert, ultime cadeau, une magnifique sortie à « Obé ». Qu’un homme de l’ombre, comme souvent les premières lignes, soit attendu avec tant d’envie par ce peuple en dit long sur les qualités qui sont les siennes.

Et rebelote au retour des vestiaires, Obé toujours premier qui ouvre la voie. Et puis la 46ème minute, presque fatale, un peu funeste. C’est dur de dire au revoir. C’est plus fort que moi, quand Goderzi quitte le terrain sous un tonnerre qui coule des tribunes et qui scande des séries de « Obé ! Obé !», mes yeux se mouillent, ce moment n’a pas de prix. Dans le stade c’est la communion, ce mot est galvaudé mais là, il étincelle.

Oh bien sûr ce départ ne doit pas occulter les copains qui, eux aussi partent. Hugues Briatte, Jgenti et ceux dont le sort n’est pas encore arrêté.

Cette dernière rencontre était jouée pour le plaisir du jeu, tâter du ballon, le faire courir de mains en mains enveloppé des meilleures intentions. Pas d’enjeu, plus de stress, aucune pression que celle de garantir la plus belle sortie à Goderzi. Sans doute un peu plus ému que prévu, les zèbres se font surprendre par une équipe de Pau qui veut jouer et tente crânement sa chance, les jeunes pousses du pied des Pyrénées ont des fourmis dans les cannes et plantent un essai superbe. Ce sera le début et aussi la fin de l’embellie pour les joueurs de Simon Mannix. Au final, les corréziens remplissent une belle boîte de sardines, six exactement. Le pack briviste, véritable rouleau compresseur n’a pas fait de détails. 46 à 10, victoire, bonus offensif, record de points pour Gaétan Germain qui passe avec allégresse la barre des 300 pions, balance victoires/défaites positive pour le CAB, deux « Ola » pour planter le décor et un tour d’honneur géant pour notre Obélix. Une grosse ambiance dans le stadium/zébrium où des choses étranges se sont passées. Un lien s’est créé, un début d’organisation entre supporters de toutes les tribunes et des pesages. Des chants, de l’envie, de l’amour pour ce jeu et ceux qui le pratiquent. Une cure de jouvence, un moment béni qui fait un bien colossal. Dimanche soir, nous avons fait la route ensemble.

Dans la tribune Sud, là où je vibre, nous avons vécu un moment intense. Monsieur et madame White, fidèles supporters anglais du CAB depuis des années nous ont appris qu’ils rentraient au pays, près de leurs enfants. Ils garderont un œil fiévreux sur ce club de cœur noir et blanc. Bon vent à vous les White, on n’oubliera pas de sitôt les cris de Jonathan qui fissurait le stade de ses « Come on Brive » avec cet accent si reconnaissable. Peut-être nous reverrons-nous lors d’un déplacement européen, qui sait, la vie est facétieuse.

Puisque nous sommes dans les « dernières », c’était aussi l’ultime de Sébastien Liébaut, le speaker du CAB. Il n’a pas ménagé sa peine durant deux années dans un rôle pas facile. Mon petit doigt m’a soufflé hier que le club souhaite une voix féminine …

La nuit s’est partagée, nous sommes pile à l’instant où un jour nouveau pousse celui d’avant, les aiguilles des pendules se chevauchent sur le 12. Le stade a plongé dans une douce torpeur. Le café des monédières fait le plein tandis que les vestiaires expulsent les joueurs au compte-goutte. Arnaud Mignardi, « Bison », qui nous a fait bien peur sur le terrain en quittant la pelouse sur une civière passe à côté de moi. Il a le cou tordu et douloureux. Malgré tout il reste souriant et disponible et signe des autographes à des minots en lévitation. Ces gars sont merveilleux, si extraordinaires en crampons et si simples en baskets.

Je respire cet air chargé de bonheur. Celui d’être là, de s’être gavé de ces émotions qui justifient tous nos élans, toutes nos déceptions et toutes nos joies. Je lève la tête en attendant les joueurs. Les lampadaires portent une lumière apaisée sur l’endroit, cet îlot entre la tribune Sud et celle de l’Europe, là où les champions et les supporters se rencontrent et se disent des choses précieuses après le match. Des nuées d’insectes tourbillonnent autour des ampoules, comme perdus dans un lieu trop vaste pour eux. Minuit huit, le bus des palois s’ébroue, ils rentrent les valises bien pleines mais avec l’idée d’en garnir d’autres, certainement pour des destinations de sable et d’océan.

Minuit quinze, voilà Obé. Je tenais à lui dire personnellement quelques mots, des mots à la fois futiles et tellement importants. Laisser parler le cœur, dire merci pour ces années éclatantes, dans la vérité de l’instant, pour toujours. Emotion, encore. Le jeune retraité est touché, il me présente des amis, des solides avec lesquels il a joué la coupe du monde, le genre qu’on préfère avoir avec soi que contre soi. Un immense seconde ligne aux airs de Gorgodze et un bestiau de troisième latte épais comme bunker sur une plage de Normandie. Poignées de mains d’hommes de paroles et regards empreints d’amitié.

Ils couvent Obélix des yeux, ils en ont vécu des choses ensemble. Mais ça c’est leur jardin, je ne veux pas y pénétrer. Rien que de le ressentir c’est déjà beaucoup.

Merci à ce groupe, au staff, au club, et merci aux gens qui remplissent Amédée Domenech à chaque match, inlassablement. Bonnes et belles vacances et à très vite !

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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