Derrière les poteaux : Radio Brive #14
Publié le mercredi 21 décembre 2016 à 05:00

Dernier match de Challenge Cup en 2016 pour Brive qui reçoit Enisei. En ce début de vacances de Noël, pas facile de se motiver pour assister à cette rencontre même quand on est un fidèle supporter. Après, il reste d'autres options : soit sur Internet soit à la radio. Sébastien a choisi la 2e option pour vivre cette victoire bonifiée. Ça ne remplace pas le stade mais au moins on est installé au chaud !

Les joueurs du CA Brive défendent leur ligne d'en-but face aux charges des joueurs d'Enisei-STM en Challenge Cup

Le jour se retire du monde dans des soubresauts invisibles, dans le vide de sa présence encore vive il laisse au-dessus de nos têtes, un plafond d’étoiles qui apparaissent les unes après les autres. Les degrés aussi s’en sont allés, et les courageux qui s’installent dans les tribunes du stadium vont endurer le froid et l’humidité pour supporter leurs champions. Au programme farcidures arrosées de vodka.

Ce soir je ne suis pas derrière les poteaux, je suis derrière la radio. Un rendez-vous tardif m’a empêché de descendre chez Amédée Domenech. Mais heureusement que France bleu Limousin se tient fidèle au poste, me permettant ainsi de pouvoir vivre le match d’une manière plus réelle qu’en lisant les comptes rendus sur internet qui arrivent avec cinq bonnes minutes de décalage.

L’oreille collée aux enceintes je triture mes doigts comme si je voulais chasser une douleur ancienne ancrée au cœur de mes phalanges. C’est fou ce que ça stresse d’être privé d’images. Le son seul, apporte une dimension et une tension qui supplantent très largement la télévision et vivre une rencontre au travers de la voix seule est une épreuve redoutable. Parce que la voix des commentateurs laisse une place immense à notre imagination, et lorsque les esprits s’emballent sur une envolée des trois-quarts, une percée d’un ailier ou une percussion d’un gros, alors notre cerveau turbine comme une locomotive déchaînée. Quelle torture de sentir son équipe à deux mètres de la ligne d’essai adverse, d’écouter le développement de l’action, et de ne pas voir les choses. Cela fait presque un quart d’heure que la rencontre a débutée, et je suis pareil à un homme accroché à sa canne blanche, confiant sa vie tout entière au chien dévoué qu’il tient au bout de sa laisse. Et puis la première explosion, un mouvement se devine dans le poste, la voix du commentateur s’élève et s’accélère, j’entends le nom de Masilevu et puis l’annonce de l’essai, mon cœur tambourine à mes oreilles, un son lourd et mat qui frappe en cadence et résonne jusque dans les strates de ma boîte crânienne. C’était la première flèche décochée par notre fusée des îles, je croise les doigts pour qu’il y en ait d’autres dans le carquois. Bon sang, si j’étais bouffé par la mauvaise habitude de me ronger les ongles ils passeraient un sale quart d’heure !

Cette équipe russe est une formation valeureuse, elle ne démérite pas. Malgré la très large défaite concédée chez elle, au contraire d’avoir pris un coup définitif au moral, elle ne lâche rien et tente des choses. Mais il y a une différence de niveau, et la confiance est briviste, et les zèbres sont à la maison, ça fait beaucoup pour espérer créer la surprise. Mon palpitant est à peine revenu à des niveaux acceptables qu’un éclair radiophonique lézarde mon calme apparent, Johann Snyman vient de perforer la défense pour aller inscrire le deuxième essai du match. Nous en sommes à 21 minutes de jeu, autant dire qu’il y a la place pour le bonus offensif. Durant d’interminables secondes le poste se met à crachoter une salve de parasites bourdonnants. Je n’entends plus rien qu’une tempête de neige et je croise les doigts, les orteils et tout ce que je peux croiser pour qu’un essai ne se faufile pas pendant le silence. Je me revois brièvement adolescent, cramponné à ma radio Philips, durant la diffusion du hit parade sur Europe 1, avec les ondes prises de convulsions soudaines, pile au moment du passage de mon titre préféré.

L’antenne revient avec les voix des commentateurs et l’ambiance du stade. En arrière-plan je perçois la voix d’animation et l’écho qui parvient jusqu’à moi me laisse penser que les gradins doivent être bien clairsemés là-bas, au Zébrium.

L’avantage quand on écoute un match à la radio c’est qu’on quitte plus facilement sa place pour aller aux toilettes, on ressent une impression vague de louper moins de choses puisqu’il n’y a que le son, et pourtant la tension se promène dans toute la pièce. Quand je reviens, perdu dans mes pensées, j’apprends que Sisa Koyamaibole a aggravé le score en défonçant la ligne de défense tel le bulldozer qu’il est. Nous sommes à la 31ème minute de ce temps qui s’échappe dans le sablier géant du passé. Le temps galope comme un forcené, il colle aux basques du présent et avale tout ce qu’il laisse derrière lui, ne laissant aucune miette vagabonder dans le néant. Thomas Laranjeira qui revient de blessure enquille les points comme un métronome. Hormis la première pénalité loupée, il assure au pied et fait fructifier les essais.

Mais la radio c’est aussi des expressions qui prennent bien plus de force, telle que celle-ci pour signifier que les organismes des gros sont éprouvés : mon cher Valentin, tous les capots sont ouverts après cette séquence de jeu.

La mi-temps me redonne un peu d’air, je suis chez moi, au chaud, je peux même voir le poêle qui ronronne pas loin et pourtant je me sens mal à l’aise. Pas l’habitude du stress qu’engendre la radio. Aux commentaires on revient sur les principales actions des 40 premières minutes, Valentin Courrent, de sa voix posée, analyse les points forts et faibles des deux équipes. Je rajoute une bûche dans le feu, tant qu’à être au chaud …

Début de seconde mi-temps. Je me crispe encore plus et si je me rapproche encore de la radio ma femme va penser que j’ai des pulsions inavouables pour l’appareil. C’est que les russes pilonnent la défense corrézienne et essaient par tous les moyens de faire flancher nos zèbres.

Je me détends un peu, le danger s’éloigne. Ah ! ce que j’aimerais y être, même dans le froid, même dans un stade dépeuplé, même avec une ambiance tiède, histoire de taper des pieds sur le sol de la tribune sud, de frapper des mains et lancer une salve de « Ici, ici, c’est la Corrèze ». Poussé par mon enthousiasme je balance quand- même le fameux slogan. Il s’éteint piteusement dans le salon, comme si le brasier du poêle l’avait calciné. J’ai l’air con, du coup je monte le son au moment où Ngwenya met les cannes et fausse compagnie aux défenseurs russes. Essai !!! Le bonus offensif miladiou !

Je sautille sur place, les sardines se rappellent à mon souvenir, je fredonne, « la boîte, l’huile, les aromates » tout ça, mais il n’y a pas l’atmosphère du stade, il manque les visages, les cris et les sourires. Il manque les tapes sur l’épaule, les répliques qui fusent, le grondement du public. Bref, le cœur n’y est pas vraiment, malgré les 4 essais au compteur.

Comme pour effacer le bel essai du russe Magomedov, Ngwenya remet ça juste après, la deuxième couche de peinture noire et blanche, et de cinq !

Puis sur un cadrage débordement d’un joueur russe dont je me garderais bien de prononcer le nom, Ngwenya se plaint de la cuisse. Alerte ! Valentin Courrent fait de l’humour en imaginant Arnaud Méla entrer à sa place à l’aile. Je souris.

La suite devient, d’après les commentaires qui surgissent des enceintes comme des météorites dans le ciel, du grand n’importe quoi avec des actions épidermiques et non contrôlées. Le match s’emballe, devient fou, on joue à la baballe. Les essais de Julien Ledevedec et encore de Magomedov restent anecdotiques, l’affaire était déjà pliée et mes ongles toujours saufs.

Mes oreilles bourdonnent, mon cœur ralentit, je souffle. Et dire que ce n’était pas le Munster en face ! Heureusement, sinon il faudrait un défibrillateur vendu avec la radio !

Vendredi c’est top 14, le LOU vient chasser le zèbre, mais le zèbre connaît le terrain, et cette fois, j’y serai …

 

 

 

Article rédigé par Sébastien Vidal.

Sébastien Vidal est un écrivain corrézien, amateur de rugby et du CA Brive. Il est l'auteur de Un ballon sur le cœur. Si vous ne l'avez pas dans votre bibliothèque, n'hésitez pas à vous le procurer (cliquez sur le lien)

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Rémi Brazon, Rédacteur
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