Derrière les poteaux : Forte #32
Publié le jeudi 4 janvier 2018 à 06:00

Quand tout le peuple noir et blanc s'est réuni une dernière fois en 2017, il n'en menait pas large. Sur les coups de 20 heures, cela allait beaucoup mieux et la fête pouvait commencer. Mais 24h plus tard, difficile de ne pas penser aux voisins du nord. La vie peut basculer en un claquement de doigt. Comme un match.

Ratatinés, pulvérisés, étrillés, assommés, retournés, bassaqués, dégommés, secoués, rectifiés, séchés, carbonisés, piétinés, tourneboulés, écartelés, dévissés, blacboulés, bardoulés, atomisés, vaporisés, dispersés façon puzzle les montpelliérains, et portant Raoul n’était pas sur le terrain. Une victoire bonifiée du CAB avant dernier sur le leader Montpellier, une semaine après un lamentable match à Agen, c’était plus qu’une grosse cote, c’était inenvisageable. Si quelqu’un quelque part a misé malgré tout, sur les brivistes avec un bonus offensif à la clé il doit avoir bien garni son bas de laine encore négligemment accroché sur le rebord de la cheminée.

Pourtant nous n’en menions pas large nous autre, dans le zébrium peu avant le début de la rencontre. Un ciel impénétrable comme du marc de café menaçait à tout instant de s’ouvrir sur le peuple noir et blanc et de tremper une pelouse qui tenait déjà plus de la tourbière que d’un terrain de rugby. Je suis un peu étonné de constater que les tribunes sont plutôt bien garnies. Bon, ce ne sera pas du guichet fermé on s’en doute mais vu la date on pouvait craindre pire. Surtout après la prestation calamiteuse à Agen et une première phase de championnat complètement ratée. Mais le noyau dur des supporters a répondu présent, 9752 personnes se sont données rendez-vous dans le temple pour célébrer la fin de l’année et peut-être une victoire. Parce que contre le MHR nous n’espérons que le strict minimum, les mains jointes nous prions le dieu Ovale pour une simple victoire, même petite, même courte, même étriquée, même ridicule. S’il le faut, une victoire volée, pas méritée, honteuse, mais une victoire. La feuille de match montre que nous avons mis ce que nous avions de plus lourd et costaud sur le terrain pour avoir une chance de résister aux golgoths héraultais. Je suis très heureux de revoir Dominiko Waqaniburotu en costume de titulaire, comment se passer de lui ?

La sortie des vestiaires des deux équipes nous remplit de joie, de craintes, d’espoir et de peur mêlées. Mais quoi qu’il advienne nous ferons notre taf en tribunes. Déjà en Pébeyre ça s’anime, les associations de supporters font le job avec détermination et la banda assure comme toujours. En sud on ne veut pas être en reste, mais nous sommes moins nombreux, comparée au transatlantique Pébeyre « la Sud » fait figure d’esquif fragile.

Bien des questions taraudent l’esprit des supporters brivistes. Le groupe va-t-il se relever de cette énième gamelle à Agen ? Le staff va-t-il enfin adapter son projet de jeu ? Le courant passe-t-il entre les coachs et les joueurs ? Existe-t-il des dissentions entre quelques joueurs ? Pourquoi cette incapacité offensive récurrente ? La défense, jadis emblème du club s’est-elle définitivement évaporée ? Y a-t-il un pilote breveté dans l’avion ?

Nous ne savons pas encore au moment où le coup d’envoi est tapé que nous allons avoir un certain nombre de réponses à nos questions et même des réponses à des questions que nous n’avions pas.

Dès l’entame nous sentons une grosse envie chez nos zèbres. La sensation d’un bloc scellé qui avance inexorablement et fait front devant l’armada. Reste une vilaine manie de rendre des ballons au pied et de fournir du coup, des munitions dangereuses à l’adversaire. Très vite une percée dans les lignes noires et blanches fait paniquer tout le stade Amédée Domenech quand Benjamin Fall se retrouve seul à quelques mètres du Graal. Tout le monde retient sa respiration… instant suspendu, comme au ralenti… et puis un dieu inconnu, ou le mystère le plus profond, ou encore simplement une vraie maladresse nous offre un en-avant inespéré. L’alerte a été brûlante, si jamais Fall était allé à dame la physionomie du match aurait pu subir un tout autre coup de scalpel. Du genre plus tendu, bien tiré sur les tempes, lifté à mort derrière les oreilles. Mais c’était juste un léger loupé, un petit artifice pour tenir le stade en éveil. Je confirme que ça a fonctionné à merveille.

À partir de ce moment, comme si les brivistes avaient compris le message démiurgique, la rencontre va être quasiment à sens unique. Un rouleau compresseur se met en route et rien ne lui résistera. Les avants redeviennent le pack qui était craint par tout un championnat. Sauf en touche avec une première mi-temps loupée. Le stade pousse derrière ses champions, trop heureux de retrouver le groupe qui l’avait fait vibrer tant de fois, mais depuis si longtemps méconnaissable.

La grande question qui trotte dans toutes les têtes au moment où la sirène sonne la fin du premier acte c’est : les zèbres vont-ils sortir du vestiaire ou y rester comme à Agen ?

Le tout début de la seconde période instille un léger doute avec l’essai de Benjamin Fall qui tient sa revanche. Nous craignons tous à cet instant un flottement dans les rangs des locaux. Il n’en sera rien, pas un signe de stress, pas une hésitation, le groupe continu de se battre, de ne rien lâcher. Tout le monde fait ce qu’il a à faire, personne ne s’échappe. C’est beau à voir et en tribune on n’en perd pas une miette.

Tant et si bien que parvenus à l’orée des vingt dernières minutes, nous sommes à un essai du bonus offensif. Mais nous n’en parlons pas trop, nous avons peur d’attirer le mauvais œil, celui qui nous colle au cul comme un chewing-gum pugnace. Nous y pensons tous néanmoins, mais pas question de « dire » le mot, trop peur de le faire fuir, trop peur qu’il s’évapore dans un nuage blanc de poussière, la poussière de nos espoirs réduits à néant. Pourtant il nous ferait un grand bien ce point supplémentaire, celui qui pourrait faire la différence à la fin de la foire, quand on comptera les fameuses bouses. Alors on pousse encore plus fort, on crie, on chante, on scande des noms. C’est Benjamin Lapeyre qui prend le relais d’un Megdoud de galala (désolé) et apporte ce bonus off, et c’est presque un signe. Ce joueur toujours déterminé, qui ne lâche rien, qui en veut tout le temps, qui a souvent porté le faire quand d’autres portaient le dire. Je suis heureux que ce soit lui qui marque à ce moment. Trois essais en treize minutes. Nous sommes presque sous le choc, un beau choc.

En voyant évoluer nos joueurs j’ai une curieuse impression, surtout sur les placements et la construction des trois dernières banderilles. Comme si les joueurs avaient pris le pouvoir, qu’ils s’étaient pris en main, s’étaient un peu affranchis des directives. Bon, ce n’est qu’une sensation évanescente, mais d’autres au stade l’on eue aussi alors…

La fin de match redevient stressante. Oh pas pour la victoire, cette fois elle est acquise et nous la tenons fermement. Non, nous craignons de perdre ce bonus qui nous ferait l’effet d’une transfusion sur un grand blessé. Les visiteurs campent dans notre zone intime et pilonne la ligne. C’est chaud. Le ciel s’est résolu à crever finalement, une pluie fine arrose les maillots boueux. Le maul du MHR entre en terre promise, mais il est contenu dans un étau noir et blanc qu’il ne pourra desceller. L’arbitre siffle la fin du match. Libération, joie, sauts de cabris dans les travées, accolades, rires, pleurs de joie, bonheur, poignées de mains franches. C’est fou comme vingt-trois mecs peuvent changer la journée de tout une région.

Un feu d’artifice très joli est venu couronner cet exploit. Et des artifices il n’y en avait pas samedi sur le terrain. Nous ignorons encore si cette réaction annonce un nouvel état d’esprit. Nous en saurons plus contre Toulon samedi. Mais cette rencontre avait tout du match référence, le genre de truc sur lequel peut s’appuyer un groupe, le genre de performance qui peut effacer tous les complexes et montrer aux joueurs ce qu’ils valent vraiment.

Nous disons depuis le début de saison qu’il y a de la qualité dans cette équipe, qu’elle n’a pas été si forte depuis au moins…cinq ans, et c’est bien pour cela que les résultats nous font râler autant. Merci les gars, vraiment. Vous pouvez rivaliser, soyez-en convaincus.

Avant de conclure je voudrais dire quelques mots pour un homme de bien et de talent qui s’en est allé bien trop tôt dimanche 31 décembre. Frédéric Forte, le président du CSP est mort d’une crise cardiaque, lui qui avait tellement de cœur. Ça m’a ébranlé parce que le basket et le CSP ont été mon premier amour sportif, mon premier grand émoi. Les trains verts de 1982, et tout ce qui a suivi. Frédéric Forte c’est 75 sélections en équipe de France, ce n’est pas rien. C’est une tripotée de titres. C’est une interception magique et décisive qui offre le titre de champion d’Europe des clubs à Limoges le 15 avril 1993. J’étais devant la télé et j’ai vibré comme très rarement dans ma vie. Je revois Fred Forte se saisir du ballon, délestant le grand Toni Kukoc de la précieuse dernière munition alors qu’il peut donner la victoire à Trévise. Je revois Fred Forte courir vers le panier adverse quand retentit le buzzer, je le revois ivre de joie sauter comme un gamin avec le ballon dans ses deux mains. En 2004, le CSP est au fond du trou. La ligue s’apprête à entériner sa disparition pure et simple. Fred Forte revient, prend les rênes, inscrit le club en nationale 1 (troisième division) et se bat comme un diable pour faire renaître le plus prestigieux club de basket français. Ce ne sera pas une sinécure mais on connait la suite glorieuse jalonnée par l’usure de beaucoup d’entraineurs et marquée par le franc parler et le caractère entier du président Forte. Cet homme nourrissait une très grande ambition, mais uniquement pour ce club légendaire. On peut dire qu’il a réussi au-delà de tout ce qu’on aurait pu rêver.

Le CAB et le CSP avaient noué des liens. Fred Forte venait parfois au stade. Je lui avais serré la main et l’avais félicité pour le titre de champion du CSP. C’était lors de la présentation de l’équipe en juillet 2015.

Pour le CSP l’heure est peut-être venue de retirer le mythique numéro 4 et de le faire monter au plafond, aux côtés du 7 de Dacoury et du 8 de Ed Murphy.

Pour le CAB j’espère qu’un hommage sera fait avant le match de samedi, une minute d’applaudissements, ça serait un minimum.

Ah au fait, merci à tous de nous suivre avec cette fidélité qui réchauffe le cœur, je vous souhaite une belle année, que les bonnes vibrations vous accompagnent.

 

Photo : Breniges FM

 

Sébastien Vidal, Chroniqueur
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